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Écrivains - Page 71

  • Les Hommes creux, Thomas Stearns Eliot

     

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    Les Hommes creux

    un penny pour le vieux guy

     

    « Messa Kurtz – lui mort »*

     

    I

    Nous sommes les hommes creux

    Les hommes empaillés

    Cherchant appui ensemble

    La caboche pleine de bourre. Hélas !

    Nos voix desséchées, quand

    Nous chuchotons ensemble

    Sont sourdes, sont inanes

    Comme le souffle du vent parmi le chaume sec

    Comme le trottis des rats sur les tessons brisés

    Dans notre cave sèche.

     

    Silhouette sans forme, ombre décolorée,

    Geste sans mouvement, force paralysée ;

     

    Ceux qui s’en furent

    Le regard droit, vers l’autre royaume de la mort

    Gardent mémoire de nous – s’ils en gardent – non pas

    Comme de violentes âmes perdues, mais seulement

    Comme d’hommes creux

    D’hommes empaillés.

     

    II

    Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves

    Au royaume de rêve de la mort

    Eux, n’apparaissent pas :

    Là, les yeux sont

    Du soleil sur un fût de colonne brisé

    Là, un arbre se balance

    Et les voix sont

    Dans le vent qui chante

    Plus lointaines, plus solennelles

    Qu’une étoile pâlissante.

     

    Que je ne sois pas plus proche

    Au royaume de rêve de la mort

    Qu’encore je porte

    Pareils francs déguisements : robe de rat,

    Peau de corbeau, bâtons en croix

    Dans un champ

    Me comportant selon  le vent

    Pas plus proche –

     

    Pas cette rencontre finale

    Au royaume crépusculaire.

     

    III

    C’est ici la terre morte

    Une terre à cactus

    Ici les images de pierre

    Sont dressées, ici elles reçoivent

    La supplication d’une main de mort

    Sous le clignotement d’une étoile pâlissante.

     

    Est-ce ainsi

    Dans l’autre royaume de la mort :

    Veillant seuls

    À l’heure où nous sommes

    Tremblants de tendresse

    Les lèvres qui voudraient baiser

    Esquissent des prières à la pierre brisée.

     

    IV

    Les yeux ne sont pas ici

    Il n’y a pas d’yeux ici

    Dans cette vallée d’étoiles mourantes

    Dans cette vallée creuse

    Cette mâchoire brisée de nos royaumes perdus

     

    En cet ultime lieu de rencontre

    Nous tâtonnons ensemble

    Évitant de parler

    Rassemblés là sur cette plage du fleuve enflé

     

    Sans regard, à moins que

    Les yeux ne reparaissent

    Telle l’étoile perpétuelle

    La rose aux maints pétales

    Du royaume crépusculaire de la mort

    Le seul espoir

    D’hommes vides.

     

    V

    Tournons autour du fi-guier

    De Barbarie, de Barbarie

    Tournons autour du fi-guier

    Avant qu’le jour se soit levé.

     

    Entre l’idée

    Et la réalité

    Entre le mouvement

    Et l’acte

    Tombe l’ombre

    Car Tien est le Royaume

    Entre la conception

    Et la création

    Entre l’émotion

    Et la réponse tombe l’ombre

    La vie est très longue

    Entre le désir

    Et le spasme

    Entre la puissance

    Et l’existence

    Entre l’essence

    Et la descente

    Tombe l’Ombre

    Car Tien est le Royaume

    Car Tien est

    La vie est

    Car Tien est

     

    C’est ainsi qui finit le monde

    C’est ainsi que finit le monde

    C’est ainsi que finit le monde

    Pas sur un boum, sur un murmure.

     

    La Terre est vaine et autres poèmes

    Traduit de l’anglais par Pierre Leyris

    Seuil, 1976, rééd. Coll. Points Poésie n°1448, 2006

     

    Dédicace spéciale à Claro & edg


    * Joseph Conrad, Au Cœur des ténèbres

     

  • Lettre de Simone Weil à Georges Bernanos, 1938

    11845.jpg     Alors que le Front national de la jeunesse (FNJ) a choisi Georges Bernanos comme « mascotte » de son université d'été, son petit-fils, Gilles Bernanos a dénoncé cette récupération, rappelant que « Ça revient à faire de Bernanos un auteur qui pourrait avoir quelque chose à voir avec le FN. C'était un chantre de l'humanisme chrétien. Or, je ne vois pas d'humanisme chrétien dans les déclarations de M. Le Pen, plusieurs fois condamnées. L'ostracisme n'est pas une valeur chrétienne. » J'en profite pour donner à lire cette lettre de Simone Weil à Bernanos qu'il garda jusqu'à son dernier souffle dans son portefeuille.

    Monsieur,
    Quelque ridicule qu'il y ait à écrire à un écrivain, qui est toujours, par la nature de son métier, inondé de lettres, je ne puis m'empêcher de le faire après avoir lu Les Grands Cimetières sous la lune. Non que ce soit la première fois qu'un livre de vous me touche, le Journal d'un curé de campagne est à mes yeux le plus beau, du moins de ceux que j'ai lus, et véritablement un grand livre. Mais si j'ai pu aimer d'autres de vos livres, je n'avais aucune raison de vous importuner en vous l'écrivant. Pour le dernier, c'est autre chose ; j'ai eu une expérience qui répond à la vôtre, quoique bien plus brève, moins profonde, située ailleurs et éprouvée, en apparence - en apparence seulement -, dans un tout autre esprit.

    Je ne suis pas catholique, bien que, - ce que je vais dire doit sans doute sembler présomptueux à tout catholique, de la part d'un non-catholique, mais je ne puis m'exprimer autrement - bien que rien de catholique, rien de chrétien ne m'ait jamais paru étranger. Je me suis dit parfois que si seulement on affichait aux portes des églises que l'entrée est interdite à quiconque jouit d'un revenu supérieur à telle ou telle somme, peu élevée, je me convertirais aussitôt. Depuis l'enfance, mes sympathies se sont tournées vers les groupements qui se réclamaient des couches méprisées de la hiérarchie sociale, jusqu'à ce que j'aie pris conscience que ces groupements sont de nature à décourager toutes les sympathies. Le dernier qui m'ait inspiré quelque confiance, c'était la CNT espagnole. J'avais un peu voyagé en Espagne - assez peu - avant la guerre civile, mais assez pour ressentir l'amour qu'il est difficile de ne pas éprouver envers ce peuple ; j'avais vu dans le mouvement anarchiste l'expression naturelle de ses grandeurs et de ses tares, de ses aspirations les plus et les moins légitimes. La CNT, la FAI étaient un mélange étonnant, où on admettait n'importe qui, et où, par suite, se coudoyaient l'immoralité, le cynisme, le fanatisme, la cruauté, mais aussi l'amour, l'esprit de fraternité, et surtout la revendication de l'honneur si belle chez les hommes humiliés ; il me semblait que ceux qui venaient là animés par un idéal l'emportaient sur ceux que poussait le goût de la violence et du désordre. En juillet 1936, j'étais à Paris. Je n'aime pas la guerre ; mais ce qui m'a toujours fait le plus horreur dans la guerre, c'est la situation de ceux qui se trouvent à l'arrière. Quand j'ai compris que, malgré mes efforts, je ne pouvais m'empêcher de participer moralement à cette guerre, c'est à dire de souhaiter tous les jours, toutes les heures, la victoire des uns, la défaite des autres, je me suis dit que Paris était pour moi l'arrière, et j'ai pris le train pour Barcelone dans l'intention de m'engager. C'était au début d'août 1936.

    Un accident m'a fait abréger par force mon séjour en Espagne. J'ai été quelques jours à Barcelone ; puis en pleine campagne aragonaise, au bord de l'Ebre, à une quinzaine de kilomètres de Saragosse, à l'endroit même où récemment les troupes de Yagüe ont passé l'Ebre ; puis dans le palace de Sitgès transformé en hôpital ; puis de nouveau à Barcelone ; en tout à peu près deux mois. J'ai quitté l'Espagne malgré moi et avec l'intention d'y retourner : par la suite, c'est volontairement que je n'en ai rien fait. Je ne sentais plus aucune nécessité intérieure de participer à une guerre qui n'était plus, comme elle m'avait paru être au début, une guerre de paysans affamés contre les propriétaires terriens et un clergé complice des propriétaires, mais une guerre entre la Russie, l'Allemagne et l'Italie.

    J'ai reconnu cette odeur de guerre civile, de sang et de terreur que dégage votre livre ; je l'avais respirée. Je n'ai rien vu ni entendu, je dois le dire, qui atteigne tout à fait l'ignominie de certaines des histoires que vous racontez, ces meurtres de vieux paysans, ces « ballilas » faisant courir des vieillards à coups de matraques. Ce que j'ai entendu suffisait pourtant. J'ai failli assister à l'exécution d'un prêtre ; pendant les minutes d'attente, je me demandais si j'allais regarder simplement, ou me faire fusiller moi-même en essayant d'intervenir ; je ne sais pas encore ce que j'aurais fait si un hasard heureux n'avait empêcher l'exécution.

    Combien d'histoires se pressent sous ma plume... Mais ce serait trop long ; à quoi bon? Une seule suffira. J'étais à Sitgès quand sont revenus, vainqueurs, les miliciens de l'expédition de Majorque. Ils avaient été décimés. Sur quarante jeunes garçons partis de Sitgès, neuf étaient morts. On ne le sut qu'au retour des trentes et un autres. La nuit même qui suivit, on fit neuf expéditions punitives, on tua neuf fascistes ou soi-disant tels, dans cette petite ville où, en juillet, il ne s'était rien passé. Parmi ces neuf, un boulanger d'une trentaine d'années, dont le crime était, m'a-t-on dit, d'avoir appartenu à la milice des « somaten » ; son vieux père, dont il était le seul enfant et le seul soutien, devint fou. Une autre encore : en Aragon, un petit groupe international de vingt-deux miliciens de tous pays prit, après un léger engagement, un jeune garçon de quinze ans, qui combattait comme phalangiste. Aussitôt pris, tout tremblant d'avoir vu tuer ses camarades à ses côtés, il dit qu'on l'avait enrôlé de force. On le fouilla, on trouva sur lui une médaille de la Vierge et une carte de phalangiste ; on l'envoya à Durruti, chef de la colonne, qui, après lui avoir exposé pendant une heure les beautés de l'idéal anarchiste, lui donna le choix entre mourir et s'enrôler immédiatement dans les rangs de ceux qui l'avaient fait prisonnier, contre ses camarades de la veille. Durruti donna à l'enfant vingt-quatre heures de réflexion ; au bout de vingt-quatre heures, l'enfant dit non et fut fusillé. Durruti était pourtant à certains égards un homme admirable. La mort de ce petit héros n'a jamais cessé de me peser sur la conscience, bien que je ne l'aie apprise qu'après coup. Ceci encore : dans un village que rouges et blancs avaient pris, perdu, repris, reperdu je ne sais combien de fois, les miliciens rouges, l'ayant repris définitivement, trouvèrent dans les caves une poignée d'êtres hagards, terrifiés et affamés, parmi lesquels trois ou quatre jeunes hommes. Ils raisonnèrent ainsi : si ces jeunes hommes, au lieu d'aller avec nous la dernière fois que nous nous sommes retirés, sont restés et ont attendu les fascistes, c'est qu'ils sont fascistes. Ils les fusillèrent donc immédiatement, puis donnèrent à manger aux autres et se crurent très humains. Une dernière histoire, celle-ci de l'arrière : deux anarchistes me racontèrent une fois comment, avec des camarades, ils avaient pris deux prêtres ; on tua l'un sur place, en présence de l'autre, d'un coup de revolver, puis, on dit à l'autre qu'il pouvait s'en aller. Quand il fut à vingt pas, on l'abattit. Celui qui me racontait l'histoire était très étonné de ne pas me voir rire.

    A Barcelone, on tuait en moyenne, sous forme d'expéditions punitives, une cinquantaine d'hommes par nuit. C'était proportionnellement beaucoup moins qu'à Majorque, puisque Barcelone est une ville de près d'un million d'habitants ; d'ailleurs il s'y était déroulé pendant trois jours une bataille de rues meurtrière. Mais les chiffres ne sont peut-être pas l'essentiel en pareille matière. L'essentiel, c'est l'attitude à l'égard du meurtre. Je n'ai jamais vu, ni parmi les Espagnols, ni même parmi les Français venus soit pour se battre, soit pour se promener - ces derniers le plus souvent des intellectuels ternes et inoffensifs - je n'ai jamais vu personne exprimer même dans l'intimité de la répulsion, du dégoût ou seulement de la désapprobation à l'égard du sang inutilement versé. Vous parlez de la peur. Oui, la peur a eu une part dans ces tueries ; mais là où j'étais, je ne lui ai pas vu la part que vous lui attribuez. Des hommes apparemment courageux - il en est un au moins dont j'ai de mes yeux constaté le courage - au milieu d'un repas plein de camaraderie, racontaient avec un bon sourire fraternel combien ils avaient tué de prêtres ou de « fascistes » - terme très large. J'ai eu le sentiment, pour moi, que lorsque les autorités temporelles et spirituelles ont mis une catégorie d'êtres humains en dehors de ceux dont la vie a un prix, il n'est rien de plus naturel à l'homme que de tuer. Quand on sait qu'il est possible de tuer sans risquer ni châtiment ni blâme, on tue ; ou du moins on entoure de sourires encourageants ceux qui tuent. Si par hasard on éprouve d'abord un peu de dégoût, on le tait et bientôt on l'étouffe de peur de paraître manquer de virilité. Il y a là un entraînement, une ivresse à laquelle il est impossible de résister sans une force d'âme qu'il me faut bien croire exceptionnelle, puisque je ne l'ai rencontré nulle part. J'ai rencontré en revanche des Français paisibles, que jusque-là je ne méprisais pas, qui n'auraient pas eu l'idée d'aller eux-même tuer, mais qui baignaient dans cette atmosphère imprégnée de sang avec un visible plaisir. Pour ceux-là je ne pourrai jamais avoir à l'avenir aucune estime.

    Une telle atmosphère efface aussitôt le but même de la lutte. Car on ne peut formuler le but qu'en le ramenant au bien public, au bien des hommes - et les hommes sont de nulle valeur. Dans un pays où les pauvres sont, en très grande majorité, des paysans, le mieux-être des paysans doit être un but essentiel pour tout groupement d'extrême gauche ; et cette guerre fut peut-être avant tout, au début, une guerre pour et contre le partage des terres. Eh bien, ces misérables et magnifiques paysans d'Aragon, restés si fiers sous les humiliations, n'étaient même pas pour les miliciens un objet de curiosité. Sans insolences, sans injures, sans brutalité - du moins je n'ai rien vu de tel, et je sais que vol et viol, dans les colonnes anarchistes, étaient passibles de la peine de mort - un abîme séparait les hommes armés de la population désarmée, un abîme tout à fait semblable à celui qui sépare les pauvres et les riches. Cela se sentait à l'attitude toujours un peu humble, soumise, craintive des uns, à l'aisance, la désinvolture, la condescendance des autres.

    On part en volontaire, avec des idées de sacrifice, et on tombe dans une guerre qui ressemble à une guerre de mercenaires, avec beaucoup de cruautés en plus et le sens des égards dus à l'ennemi en moins. Je pourrais prolonger indéfiniment de telles réflexions, mais il faut se limiter. Depuis que j'ai été en Espagne, que j'entends, que je lis toutes sortes de considérations sur l'Espagne, je ne puis citer personne, hors vous seul, qui, à ma connaissance, ait baigné dans l'atmosphère de la guerre espagnole et y ait résisté. Vous êtes royaliste, disciple de Drumont - que m'importe? Vous m'êtes plus proche, sans comparaison, que mes camarades des milices d'Aragon - ces camarades que, pourtant, j'aimais.

    Ce que vous dites du nationalisme, de la guerre, de la politique extérieure française après la guerre m'est également allé au coeur. J'avais dix ans lors du traité de Versailles. Jusque-là j'avais été patriote avec toute l'exaltation des enfants en période de guerre. La volonté d'humilier l'ennemi vaincu, qui déborda partout à ce moment (et dans les années qui suivirent) d'une manière si répugnante, me guérit une fois pour toutes de ce patriotisme naïf. Les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu'il peut subir. Je crains de vous avoir importuné par une lettre aussi longue. Il ne me reste qu'à vous exprimer ma vive admiration.


    Simone Weil



    weil.jpgMlle Simone Weil,
    3, rue Auguste-Comte, Paris (VIème).
    P.s. : C'est machinalement que je vous ai mis mon adresse. Car, d'abord, je pense que vous devez avoir mieux à faire que de répondre aux lettres. Et puis je vais passer un ou deux mois en Italie, où une lettre de vous ne me suivrait peut-être pas sans être arrêtée au passage.

    Simone Weil, Lettre à Georges Bernanos 1938,  in Œuvres, Quarto Gallimard

  • Philippe Forest

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    « C’est le seul mot que je lui ai jamais entendu : la vieillesse, un naufrage. Non pas, avec l’âge, le corps qui s’use, l’envie d’exister qui s’étiole, la fatigue retrouvée au lever du lit, l’attente morne du soir et du sommeil, l’incessante lassitude devant le monde, l’énervement face à la stupide et insistante immobilité des choses vaines de la vie. Pas même le sentiment d’avoir laissé se perdre sa chance, d’avoir raté sa vie, de n’avoir pas été à la hauteur de ce que l’on s’était autrefois imaginé de soi. Simplement : la certitude tardive que tout s’achève toujours dans la plus complète indécision, et que l’on termine égaré, comme dans un paysage de brume et de neige où le hasard d’un obstacle insignifiant vous fait chuter soudain n’importe où, à l’endroit indifférent qu’une panoplie de décombres viendra marquer un moment pour la curiosité des passants. »

    Philippe Forest

    Le Siècle des nuages

    Gallimard, 2010


    Dédicace spéciale à Coco pour le 18 août.

     

  • Pierre Cendors

    cendors.jpg« Conséquence de la dernière guerre, les partages de territoire déséquilibraient l’économie depuis déjà quelques mois quand la crise éclata. Endsen était loin d’imaginer que du chaos allait émerger cette ville dont ses poèmes avaient fixé la vision.

    En effet, mon ami m’avait confié à plusieurs reprises son incapacité à s’adapter à nos cités modernes. S’en éloigner, voire même s’affranchir de tout lien social, restait une perspective difficile à vivre :

    “Je refuse qu’une société surindustrialisée prenne ma vie ne charge pour la rendre vivable”.

    Et plus loin, en commentant son installation dans une ville d’Europe, il ajoute :

    “Je ne peux m’accommoder de vivre ici à long terme. Ici ou ailleurs, cette ville ou une autre, c’est pour l’âme la même blessure invisible, une lente et silence hémorragie dont c’est encore notre humanité élémentaire qui est la victime. L’homme ne devrait pas y être cette fatalité, ce rouage activement inerte, mais le corps bien membré d’une vérité qui a retrouvé non seulement de l’altitude, mais qui a également gagné en latitude. Une telle ville existe-t-elle ? Si cela était, parcourir ses avenues suffirait à chacun pour s’y redécouvrir dans sa plus haute réalité.”

    Et après d’autres observations, il conclut :

    “Ce serait en l’homme, une capitale universelle. Et sur terre, le champ humain de notre âme.”

    La routine de l’enseignement lui pesait de plus en plus. Quoiqu’il ne s’en ouvrît à personne, sa créativité languissait depuis quelques temps. Les productions de ces années de l’après-guerre consistèrent essentiellement en projets anciens qu’Endsen remania et fit publier à tirage limité. Certains semble-t-il, parus sous divers pseudonymes, demeurent inconnus à ce jour.

    Un doute qui n’y figurait pas auparavant se fit jour dans ses poèmes. Ceux-ci paraissaient désormais émaner d’un espace fermé, d’une sorte d’abîme clos, pressurisé. Le ton de ses lettres se fit plus distant également. Une ombre était descendue sur sa plume :

    “Tout ce qui m’entoure a cet aspect d’équilibre insatisfait. D’évidence fade. Ma vie est uniforme, les jours, sitôt commencés, se dissolvent…”

     

    *

     

    Remarqué encore une fois, comment mes pas me guident souvent aux lieux correspondant à ma “température” intérieure. Selon que j’ai besoin de quiétude ou d’animation – et avant même d’en énoncer en moi le désir –, je me retrouve dans telle ou telle rue de tel quartier. Parfois aussi, je reviens à moi dans des lieux si étranges que j’en oublie ce qui a pu m’y conduire.

     

    Ainsi, ce soir, au centre de la Place de l’Autre Monde :

    Ce bassin de pierre grise d’une circonférence de dix mètres. Un éclairage giratoire, immergé sous l’eau, laisse lentement apparaître au fond, la danse de corps d’hommes et de femmes en bronze.

    La mobilité des lumières leur prête une vie étonnante. Certains ont la tête levée, leur visage semble me regarder depuis des profondeurs immémoriales.

    Le monument s’appelle : énergie du silence. »

     

    Pierre Cendors

    L’Homme caché (romans)

    Finitude, 2006

    http://www.finitude.fr/

  • Annie Dillard

    images-1.jpg« En écrivant chacun de ses livres, l’écrivain doit résoudre deux problèmes : d’abord, est-ce faisable ?  Ensuite, puis-je le faire ? Tout livre abrite une impossibilité intrinsèque, que l’écrivain découvre dès que son excitation initiale faiblit. Le problème est structurel ; il est insoluble ; voilà pourquoi personne ne pourra jamais écrire ce livre. Les nouvelles, les essais et les poèmes complexes posent aussi ce problème : le défaut structurel rédhibitoire que l’écrivain aimerait n’avoir jamais remarqué. Mais il l’écrit malgré tout. Il trouve certains moyens de minimiser la difficulté ; il renforce d’autres qualités ; il bâtit tout son récit en porte-à-faux au-dessus du vide, et ça tient. Et si c’est faisable, alors il peut le faire, et seulement lui. Car aucun des matériaux de ce livre ne suggère à un autre que lui ces possibilités de sens et de sentiments. »

    Annie Dillard

    En vivant, en écrivant

    Traduit de l’américain par Brice Matthieussent

    Christian Bourgois, 1996, rééd. « Titres » n° 80, 2008

  • W. G. Sebald au Howald

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    Dernière séance de

    Marcher sur la tête

    13 juin 2010

    W. G. SEBALD 
    lectures par Marie Frering, Gérard Haller, Isabelle Baladine Howald et Edmond Lopez

    PROGRAMME    •    11 h :    LECTURE ;    13    h :    DEJEUNER    pour    ceux    qui    le    souhaitent    (réservation obligatoire, jusqu’au samedi 12 juin inclus, Pierre Schoch, 03 88 08 35 95, instant@lehohwald.com) ; 14 h 30 : LECTURE. Lectures, 5 € chacune ou forfait avec déjeuner, 15 € • ACCUEIL • Marlies et Pierre Schoch, L’INSTANT, Chambres et tables d’hôtes, 39 rue du Eck, Le Hohwald

     

    “[…] juste après le Nou­vel An, dans la perspective de la visite d’une commission de la Croix-Rouge prévue pour le printemps 1944 et envisagée par les instances compétentes du Reich comme une bonne occa­sion de dissimuler la réalité des déportations, allait être engagée ce qu’on appela une action d’embellissement, consistant pour les habitants du ghetto à venir à bout, sous l’autorité de la SS, d’un programme faramineux d’assainisse­ment : ainsi, on aménagea pelouses et chemins de promenade, cimetière paysagé avec urnes fu­néraires et columbarium, installa des bancs pu­blics et des panneaux indicateurs joliment ornés à la manière allemande, en bois sculpté, agré­mentés de décors floraux, on planta plus d’un millier de rosiers, créa une crèche et un jardin d’enfants avec frises en rinceaux, bacs à sable, pataugeoires, manèges ; quant à l’ancien cinéma Orel, qui jusqu’alors avait servi d’abri de fortune pour les plus vieux des habitants et où pendait encore du plafond, au milieu de la salle plongée dans la pénombre, le lustre gigantesque, il fut en quelques semaines transformé en lieu de théâtre et de concert, tandis que par ailleurs, avec des marchandises et matériels provenant des entrepôts de la SS, furent ouverts des maga­sins d’alimentation et d’articles de ménage, d’habillement pour dames et messieurs, de chaussures, linge de corps, valises et nécessaires de voyage ; désormais il y avait aussi une mai­son de repos, une maison de prière, une biblio­thèque de prêt, un gymnase, et l’on ne cessa d’améliorer et d’embellir, de scier, de clouer, de peindre et de vernir jusqu’à ce qu’arrive le mo­ment de la visite et que Theresienstadt, après qu’on eut une fois encore, au milieu de tout ce branle-bas, pour éclaircir les rangs en quelque sorte, expédié à l’Est sept mille cinq cents per­sonnes parmi les moins présentables, eût été transformé en décor potemkinesque propre à tourner la tête à plus d’un de ses détenus ou pour le moins à susciter en eux certains espoirs, métamorphosé en un Eldorado où la commis­sion, composée de deux Danois et d’un Suisse, lorsqu’elle fut promenée dans les rues selon un itinéraire et un minutage précis élaborés par la kommandantur et foula les trottoirs propres, frottés le matin même à l’eau de lessive, put voir, de ses yeux voir, ces gens aimables et satis­faits, épargnés par les horreurs de la guerre, penchés à leurs fenêtres, ces gens proprement mis, ces rares malades si bien soignés, ces repas corrects et ces portions de pain servis en gants de fil blanc dans des assiettes de porcelaine, ces affiches placardées à chaque coin de rue pour annoncer manifestations sportives, spectacle de cabaret artistique, théâtre, concert, voir ces ha­bitants de la ville s’égailler le soir après le tra­vail pour prendre l’air sur les bastions et les remparts de la forteresse, presque comme des touristes en croisière sur un transatlantique, un spectacle somme toute rassurant, que les Alle­mands, une fois la visite terminée, soit à des fins de propagande, soit pour légitimer à leurs yeux toute cette entreprise, fixèrent sur un film qui, comme le relate Adler, dit Austerlitz, en mars 1945, alors qu’une majorité des protagonistes n’étaient déjà plus de ce monde, fut encore agré­menté d’une musique populaire juive, et dont, semblerait-il, il se soit trouvé après la guerre, en zone d’occupation britannique, une copie que lui, Adler, dit Austerlitz, n’a toutefois jamais vue, et qui apparemment a aujourd’hui disparu. Pendant des mois, continua Austerlitz, m’adres­sant à l’Imperial War Museum et autres éta­blissements, j’ai tenté en vain de retrouver des traces de ce film, car, bien qu’avant de quitter Prague je sois encore monté à Theresienstadt et que j’aie étudié jusque dans sa moindre note la description rédigée par Adler avec le soin qu’on sait, il m’a été impossible de me replonger dans l’atmosphère du ghetto et de m’imaginer qu’Agáta, ma mère, ait pu à l’époque se trouver en cet endroit. Je ne cessais de penser que si seulement le film refaisait surface je pourrais peut-être voir, ou pour le moins avoir une idée de ce que cela avait été en réalité, et je me pre­nais constamment à songer que sans le moindre doute Agáta m’apparaissait, sous les traits d’une femme jeune, comparée à l’homme que j’étais devenu, parmi les clients à la terrasse du faux café, ou en vendeuse d’articles de mode, en train d’extraire précautionneusement une paire de gants d’un des tiroirs, ou encore en Olympia dans le spectacle des Contes d’Hoffmann, qui, ainsi que le relate Adler, a été représenté à Theresien­stadt dans le cadre de l’action d’embellissement. Je croyais également la voir, dit Austerlitz, marchant dans la rue en robe d’été et manteau de gabardine légère : seule, au milieu d’un groupe de flâneurs du ghetto, elle venait directement à ma rencontre et s’approchait pas à pas jusqu’à ce que pour finir j’eusse l’impression qu’elle sortait du film et se fondait en moi. Ce genre d’hallucinations explique que je me sois retrouvé dans un état d’extrême agitation le jour où l’Im­perial War Museum réussit, par l’intermédiaire des Archives fédérales de Berlin, à se procurer une copie sur cassette du film de Theresienstadt que je recherchais. Je me revois encore dans une des cabines vidéo du musée, dit Austerlitz, glissant la cassette de mes mains tremblantes dans la fente noire du magnétoscope, puis, sans que je sois en mesure d’enregistrer quoi que ce soit, regardant défiler sous mes yeux diverses scènes d’ouvriers au travail, à la forge devant l’âtre et l’enclume, dans l’atelier de poterie et de sculpture, dans la maroquinerie – succession in­cessante et insensée de gestes et de bruits, coups de marteau, tintements de pierres à aiguiser, grésillements de soudure, découpage d’empiè­cements, encollage, couture –, voyant surgir à la chaîne pour une fraction de seconde ces visa­ges étrangers, les ouvriers et les ouvrières sortir des baraquements, le travail fini, et traverser un terrain vague sous un ciel plein de nuages blancs et immobiles, des jeunes jouer au foot­ball dans la cour intérieure d’une caserne de­vant un public nombreux, massé en rangs serrés sous les arcades du rez-de-chaussée, du premier et du second étage, des hommes se douchant aux bains publics, des livres empruntés à la bibliothèque par des messieurs bien mis, un vé­ritable orchestre jouant un concert, et, à l’exté­rieur, au pied des remparts, dans les potagers baignés par la lumière de l’été, quelques dizai­nes de personnes occupées à ratisser les plates-bandes, à arroser les plants de tomates et de ha­ricots, à débarrasser les feuilles des choux des che­nilles de piérides, et ensuite, le soir venant, les gens installés sur des bancs devant leurs mai­sons, apparemment contents, les enfants à qui l’on permet encore de s’ébattre quelque temps, un homme lisant son livre, une femme discutant avec une voisine, d’autres tout simplement ap­puyées les bras croisés au rebord de leur fenê­tre, comme c’était naguère l’usage à la tombée du jour. Mais, dans un premier temps, aucune de ces images ne pénétrait mon cerveau, elles papillonnaient seulement devant mes yeux dans une sorte d’irritation continuelle, qui s’exaspéra encore lorsqu’à mon grand effroi il s’avéra que cette cassette berlinoise, ayant pour titre origi­nal Der Führer schenkt den Juden eine Stadt (Le Führer offre une ville aux Juifs), n’était qu’une compilation d’environ un quart d’heure dans la­quelle, à la différence de ce que j’avais espéré, Agáta n’apparaissait nulle part, ne pourrait ja­mais apparaître, aussi souvent que je visionne­rais le film et quels que soient les efforts que je ferais pour tenter de la reconnaître au milieu de ces visages fugitifs. L’impossibilité de fixer plus précisément mon regard sur ces images qui en quelque sorte disparaissaient aussitôt qu’elles avaient surgi, dit Austerlitz, m’incita finalement à me faire confectionner à partir du fragment de Theresienstadt une copie au ralenti étirant la durée à une heure entière, et de fait, dans ce document quatre fois plus long que depuis je n’ai cessé de me repasser, sont devenues visi­bles des choses et des personnes qui jusque-là m’étaient restées cachées. On avait maintenant l’impression que les hommes et les femmes des ateliers effectuaient leurs tâches en somnambu­les, tant il leur fallait de temps pour pousser l’aiguille, tant leurs paupières s’abaissaient lour­dement, tant étaient lents les mouvements de leurs lèvres et ceux de leurs yeux se levant vers la caméra. Ils marchaient moins qu’ils ne sem­blaient flotter, comme si désormais leurs pieds ne touchaient plus le sol.Les silhouettes des corps étaient devenues floues et leurs bords s’étaient effrangés, en particulier dans les scènes tournées en extérieur,  en pleine lumière, un peu comme les contours de la main humaine sur les fluographies et les électrographies réalisées à Paris par Louis Darget au tournant du siècle dernier. Les nombreuses défectuosités de la pellicule, que je n’avais guère remarquées auparavant, se di­luaient maintenant en plein milieu d’une image, l’effaçaient et faisaient naître des motifs blancs et lumineux éclaboussés de taches noires, qui me rappelaient des prises de vues aériennes du Grand Nord ou encore ce que l’on voit dans une goutte d’eau examinée au microscope. Mais le plus troublant, dans cette version au ralenti, c’étaient encore les bruits. Dans une brève sé­quence du début, où est montré le travail du fer chauffé au rouge et le ferrage d’un bœuf de trait dans la forge d’un maréchal-ferrant, la polka enjouée, composée par je ne sais quel compositeur autrichien d’opérettes, que l’on entend sur la bande-son de la copie berlinoise, est devenue une marche funèbre s’étirant de manière quasi grotesque, et les autres accompagnements mu­sicaux du film, parmi lesquels je n’ai réussi à identifier que le cancan de La Vie parisienne et le scherzo du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, évoluent eux aussi dans un monde que l’on qualifierait de chtonien, en des profondeurs tourmentantes, ainsi s’exprima Austerlitz, où jamais aucune voix humaine n’était descendue. Rien, du commentaire, n’est plus compréhensible. Là où dans la copie berlinoise, sur un ton frin­gant, en une suite de claironnements extirpés impérieusement du larynx, il était question de groupes d’intervention et de centuries qui, selon les besoins de l’heure, exécutaient les tâches les plus diverses et le cas échéant bénéficieraient d’une formation pour reconversion, de sorte que chacun, s’il le voulait, avait la possibilité de s’intégrer sans heurt dans le processus de travail, on ne percevait plus à présent, dit Aus­terlitz, qu’un grognement menaçant, comme je n’en avais entendu qu’une fois auparavant, il y a bien des années, un jour férié, sous la chaleur caniculaire d’un mois de mai au Jardin des plan­tes de Paris, alors que pris d’un malaise soudain je m’étais assis près d’une grande volière non loin du pavillon des fauves où, invisibles depuis l’endroit où j’étais et, songeai-je en cet instant, dit Austerlitz, privés de leur raison à force de captivité, les tigres et les lions, sans relâche, des heures durant, rugissaient leurs sombres plaintes. Oui, et puis il y a encore, poursuivit Auster­litz, vers la fin, la séquence relativement longue consacrée à la première d’une pièce de musique composée à Theresienstadt ; si je ne me trompe, il s’agit de l’Étude pour orchestre à cordes de Pavel Haas. Venant de l’arrière, le regard par­court d’abord la salle aux fenêtres grandes ouvertes, occupée par un grand nombre d’audi­teurs qui ne sont pas assis en rangs, comme d’ordinaire pour un concert, mais par quatre autour d’une table, comme dans une auberge, sur des chaises de style alpin sans doute confec­tionnées pour l’occasion dans la menuiserie du ghetto, avec un cœur découpé dans le dossier. Tout au long du concert, la caméra fixe en gros plan telle ou telle personne, entre autres un vieux monsieur dont la tête aux cheveux gris coupés court emplit la moitié droite de l’image, tandis que sur la moitié gauche, légèrement en retrait vers le bord supérieur, apparaît le visage d’une femme plutôt jeune, se détachant à peine de l’ombre noire qui l’entoure, ce qui explique que dans un premier temps je ne l’aie pas remarquée. Elle porte autour du cou, dit Austerlitz, un collier dont les trois rangs fins se distinguent à peine sur sa robe foncée à col montant, et une fleur blanche est piquée dans sa chevelure. Exac­tement comme les pâles souvenirs, et les rares autres indices qui me restent encore aujourd’hui, me permettent d’imaginer l’actrice Agáta, oui, c’est exactement à cela qu’elle ressemble, me dis-je, et je ne cesse de regarder ce visage qui m’est autant familier qu’étranger, dit Austerlitz, je rembobine la cassette, une fois, dix fois, et je vois le compteur dans le coin supérieur gauche de l’écran, les chiffres qui recouvrent une partie de son front, les minutes et les secondes, de 10:53 à 10:57, et les centièmes de seconde qui défi­lent, si vite qu’on ne peut ni les fixer ni les dé­chiffrer. Au début de cette année, poursuivit Austerlitz, qui comme souvent avait sombré tout en parlant dans une profonde absence, au début de cette année, dit-il enfin, renouant avec le fil du récit de sa vie, peu après notre dernière ren­contre, je suis allé une seconde fois à Prague, plusieurs jours de suite, aux Archives théâtrales pragoises de la Celetná, j’ai dépouillé les registres des an­nées 1938 et 1939 et là je suis tombé, au milieu des lettres, des dossiers individuels, des livrets de pro­grammes et des extraits de presse jaunis par le temps, sur le portrait photographique non lé­gendé d’une comédienne qui semblait corres­pondre à l’évanescent souvenir que j’ai de ma mère, et dans lequel Véra, qui auparavant avait longuement observé le visage de l’auditrice copié par mes soins à partir du film de Theresienstadt avant de l’écarter en faisant non de la tête, dans lequel Véra, donc, sans l’ombre d’un doute, comme elle le dit, reconnut Agáta telle qu’elle était à cette époque. […]”

    W. G. Sebald

    Austerlitz

    Traduit de l'allemand par Patrick Charbonneau

    Actes Sud, 2002

     

     

  • Claude Louis-Combet

    dvmyzuwa.gif« L’Abbé disait quelquefois que les ténèbres extérieures dont parle l’Écriture ne sont pas autre chose que les ténèbres intérieures et que la chute n’a jamais eu lieu hors de soi mais toujours en soi-même. Cette pensée me revient aujourd’hui tandis que je m’efforce de retrouver les sensations passées sans vouloir – car c’était bien ainsi que je les éprouvais – les dissocier du sens qu’elles révélaient. Mais alors, assurément, penché à mi-corps et proie du vide, je ne pensais pas, j’existais hors de tout pouvoir de parole, eût-elle été la plus intérieure. Les mots, fussent-ils nés de mon obscurité, ne m’atteignaient plus parce qu’il n’y avait plus de mots.

    Aujourd’hui, et bien loin de toute cette aventure, j’en suis encore à me demander si cette absence de toute formulation – dans l’impossibilité où je me trouvais, entré dans le vide, de concevoir une pensée – était, en vérité, conquête ou défaite et si le Désert s’étendait, alors, comme la simple place des choses, hors de moi, ou n’était que la forme de mon esprit. En ce temps là, et comme avant et comme aujourd’hui, je me saisissais mal et n’avais aucun pouvoir d’analyse ni sur les situations, ni sur les événements, ni sur les êtres, ni sur moi-même. Je portais en moi comme un principe de confusion qui estompait les contours et multipliait les interférences à tel point que, sur la carte grattée de mon histoire, je perdais le sens des genres et des nombres, des règles et des exceptions et que, pour tout dire, je ne distinguais pas grand-chose en dehors de ma propre stupeur. Ainsi je me disais que, en mon absence (dans mon sommeil, par exemple), les choses alentour devaient être, selon toute vraisemblance, parfaitement claires. Je me figurais même qu’elles devaient exister avec une certaine joie et un certain dynamisme et que c’était seulement ma présence qui les alourdissait et les alentissait et faisait d’elles une masse confuse, à la fois dérisoire et écrasante, de réalités hors de raison et d’incertaine identité. Dès que j’ouvrais les yeux et, du coup, entrais dans le monde, l’indétermination régnait. Les lectures (du réel) s’enchevêtraient. Dès lors, toute assurance (sur le réel) me devenait impossible. J’avais beau  m’efforcer de m’accrocher aux mots pour adhérer à leur sens le plus obvie, je me rendais compte, rapidement, que c’était une tension inutile et je renonçais à toute tentative d’emprise verbale pour coïncider uniquement avec l’absence, avec le vide, avec le rien. »

    Claude Louis-Combet

    Marinus et Marina

    Flammarion, coll. Textes dirigée par Bernard Noël, 1979

    Rééd. José Corti, 2003

  • Laure

    Petit carnet rouge (extraits)2973907947_ff2f2dbff1.jpg



    Vendredi 6 mai 1938


    Et à la fin cela revenait à écouter avec des airs de disciples fervents des histoires de propriétaires ou de cuisine ou de femmes de ménage.

    Abaissement abjection, quitter leurs préoccupations, leurs mesquineries, leurs petits buts, leurs vues courtes, leur terre à terre immédiat et suivre ta voie [        ] la tienne, celle d’aucun « autre » être humain. Connais-tu une destinée semblable à la tienne ? NON. Moi seule ai vu et vois comme on peut voir : absolument et de si loin –


    Lundi 9 mai


    Se faire rare manquer un rendez-vous et s’arranger pour le revoir le surlendemain seulement en présence d’un de ses amis pour que les autres soient témoins de son trouble ; ce qu’elle vivrait seule ne compterait pas, elle a besoin de démontrer et tout de suite, même aux plus vulgaires, surtout aux plus vulgaires.


    […]


    Lundi 16 mai


    Si je ne communique pas je me laisse m’embrouiller – cette plante qui pourrit tout ce qui lui sert de support – la vie à deux vide de sa substance l’un des deux – n’être dominée par aucune peur, de ce qui avilit, rabaisse mais ce qui détruit tout en soi.


    Mercredi 18 mai


    – Vous aimez comme source claire, tout est altéré parce que retrouver la vie dans son intégrité dans sa totalité.


    […]


    Mardi 24 mai


    Entrer dans un monde fiction où tu joueras un rôle devant moi dans lequel tu m’assignes une place délimitée.


    – Vie d’ermite pendant que vient ce qui est échange poésie et amical tu le vivras à Paris, ça non.


    Jeudi 26 mai


    – Quelque chose

    sourd déborde

    les écluses craquent

    douleur plus de douleur

    la renaissance de la vie


    – Plus rien de cette ardente passion ?

    et cette affreuse inquiétude

    et Lui


    Non = rien

    douleur

    pas de douleur

    immobilité

    le silence dans ton corps

    silence las de douleur

    de tout en toi.


    Samedi 28 mai


    – et puis un jour le mouvement restreint et puis libre

    vie physique

    le corps comme la plante

    la plante la terre

    comme s’il s’implantait dans la terre par le mouvement, retrouvant force de pesanteur.

    Corps détaché de toutes les lois physiques. De toutes ces impressions celle-ci est-elle bouillante ou glacée, que vous dirais-je ?

    Plus de cris de douleurs ?


    Jeudi 2 juin


    – Versez l’eau bouillante

    et puis posez la glace

    je ne sens plus rien, rien

    enfoncez vos épines dans la chair


    – où est ma jambe ?

    peut-être pendue dans les

    branches de cet arbre

    là où les pigeons font l’amour.


    – Ton corps c’est la Loi

    tout vient apres

    Rien n’est plus heureux que cette renaissance

    dans ton corps plus grave



    Dimanche 5 juin


    Vous n’imaginez pas quelle           assez maligne cela peut être pour moi

    Cette fois tous les ponts sont bien coupés : que peuvent comprendre à ma vie ceux qui se donnent des airs de tremper dans tous les complots, d’éventer les secrets profonds de rires gras comme au promenoir de vaudevilles, rires gras et rentrés, de prendre des petits airs.


    […]


    Laure

    Écrits retrouvés

    Préface de Jérôme Peignot

    Coll . Comme, Les Cahiers des brisants, 1987

  • Laure

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    Un fragment de texte érotique

    « Que la vie primitive donne aux êtres la possibilité de l’extase. ».

    – décision du crime : « Ses yeux étaient comme des étoiles, on se serait cru à l’église ».

    – Le crime accompli : la vengeance et l’amour, sang et sperme.

    – « nous sommes au sommet de la montagne », « la montagne nous écrase ».

    – rapidité d’un « roman policier », les sentiments et l’analyse psychologique.

    – êtres humains, en chair et en os

    – continuer

    oui : il le faut pour moi et les autres,

    pour éclaircir le malentendu

    dire tout,

    arrêt subit et reprise

    sous une autre forme

    d’un journal rétrospectif.

    * * *

    Dernier poème

    Je l’ai vue

    Je l’ai vue – cette fois je l’ai vue

    où ? à la limite de l’aube

    et de la nuit

    l’aube du jardin

    la nuit de la chambre

    avec un sourire qui craque

    une patience d’ange

    elle m’attend

    Et je le sais bien

    Puis d’une voix lointaine

    elle m’a dit

    Ah mais non

    Tu ne deviendras pas folle

    Entends-tu, tu ne te conduiras pas comme cela,

    Tu feras ceci et cela. Elle parlait sans que je comprenne plus rien

    Je la suivais malgré moi

    Dans un froufrou de soie une robe à traîne avec beaucoup de volants qui rebondissaient sur chaque marche.

    elle a disparu

    brillante bruissante

    par un escalier étroit

    et délabré

    En haut

    c’était le rayon d’hommes, des milliers de vêtements

    Une pièce toujours fermée, surchauffée

    Seule présente vivante

    elle

    elle parcourait les espaces vides entre les mannequins

    portant tous son masque

    Laure (Colette Peignot), Écrits

    Texte établi par Jérôme Peignot et le collectif Change

    Jean-Jacques Pauvert, 1977, rééd., 1985

  • Georges Bataille

    G Bataille. la littérature et le mal 1.jpg« Le doute m’angoisse sans relâche. Que signifie l’illumination ? de quelque nature qu’elle soit ? même si l’éclat du soleil m’aveuglait intérieurement et m’embrasait ? Un peu plus, un peu moins de lumière ne change rien ; de toute façon, solaire ou non, l’homme n’est que l’homme : n’être que l’homme, ne pas sortir de là ; c’est l’étouffement, la lourde ignorance, l’intolérable.

     

    “J’enseigne l’art de tourner l’angoisse en délice”, “glorifier” : tout le sens de ce livre. L’âpreté en moi, le “malheur”, n’est que la condition. Mais l’angoisse qui tourne au délice est encore l’angoisse ; ce n’est pas le délice, pas l’espoir, c’est l’angoisse, qui fait mal et peut-être décompose. Qui ne “meurt” pas de n’être qu’un homme ne sera jamais qu’un homme. »

     

    Georges Bataille, l’Expérience intérieure,

    Gallimard, 1943, revu en 1954,

    rééd. Coll. Tel n° 23

    et in Œuvres complètes volume 5, Somme athéologique I

     

    Georges Bataille, entretien avec Pierre Desgraupes à propos de la Littérature et le mal © ina

  • Louis-René des Forêts

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    « Si la honte le fait se retourner la nuit,

    Chercher le sommeil pour cacher son visage

    C’est qu’il voit avec les yeux de la conscience

    Celui qu’on disait un garçon intraitable

    Revenir juger l'homme qui l’a trahi.

    Plutôt plaider coupable qu’en guise de défense

    Se prévaloir d'une sagesse acquise.

     

    Le chemin qui va d’hier à aujourd’hui

    Semble obscur parfois et si plein de détours

    Qu’il n'est guère aisé de s’y reconnaître

    Non plus que d’en justifier le parcours

    Auprès d'un enfant qui le commence à peine.

     

    Il a beau trembler chaque nuit davantage,

    Le cœur n'a pas perdu sa jeune fierté.

    Oublie ses défaillances, pardonne-lui

    D’avoir tant de mal à battre sans avoir peur

    De l’ennemi qui est dans la place et le guette.

     

    Que vienne le jour l’en délivrer, qu’il vienne

    Adoucir ce regard d’ange justicier

    Où se reflète sa sainte colère d’autrefois

    Tournée contre soi infidèle à l’enfance

    Et déjà soumis avant même de se rendre. »

     

    Louis-René des Forêts

    Poèmes de Samuel Wood

    Fata Morgana, 1988

     

  • Fernando Pessoa

    fernando-pessoa.jpg« Je ne sais qui je suis, ni quelle âme est la mienne.

    Quand je parle avec sincérité, je ne sais quelle est cette sincérité. Je suis diversement différent d’un moi dont je ne sais s’il existe.

    J’éprouve des croyances que je n’ai pas. Je fais mes délices de désirs qui me répugnent. Ma perpétuelle attention à moi-même me signale perpétuellement des trahisons de mon âme envers un caractère que je ne possède peut-être pas, et qu’elle ne juge pas non plus être mien.

    Je me sens multiple.

    Je suis comme une pièce garnie de miroirs innombrables et fantastiques, déformant en reflets factices une réalité centrale unique, qui ne se trouve en aucun d’eux et se retrouve en tous.

    Tel le panthéiste qui se sent astre, vague et fleur, je me sens être plusieurs. Je me sens vivre en moi des vies étrangères, incomplètement, comme si mon être participait de tous les hommes, mais incomplètement de chacun, et s’individualisait en une somme de non-moi, synthétisés en un moi purement pastiche. »

     

    Fernando Pessoa, Un singulier regard

    Traduit du portugais par Françoise Laye

    Christian Bourgois, 2005, rééd. Coll. Titres n° 45, 2007