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Écrivains - Page 68

  • Lucie Braud, "Ferdinand"

     

    100_2187.JPG[…] J’ai huit ans. Un polo blanc et par-dessus, un pull bleu marine sans manche et col en V. Ferdinand a fait apporter le piano droit dans notre maison. Il a suivi le camion dans sa voiture. Il observe l’installation dans notre bureau, au rez-de-chaussée avec une fenêtre qui donne sur le jardin. Un monsieur viendra pour l’accorder, pour que je puisse jouer. Ferdinand a dit le piano sera bien ici. Maman a trouvé un tabouret à ma taille et une méthode pour débutant. Je ne connais pas les notes, je joue des mélodies simples à l’oreille, j’essaie de reproduire les gestes de maman.

    C’est dimanche. Jeanne et Ferdinand sont venus déjeuner. Papa et maman ont aménagé le grenier en salle de jeux. Il y a aussi nos bureaux, un cadeau de Jeanne et Ferdinand. En pin vernis. Un plateau sur des tréteaux. Et une lampe d’architecte noire offerte par papa. Après le repas, nous allons jouer. Ferdinand monte l’escalier. Il s’assoit à mon bureau. Mon cartable est ouvert. Je lui tends mon cahier de poésie. J’ai illustré Le Dormeur du Val. Il regarde. Il attend. Je récite, raide comme un I.

    Ferdinand me montre ce qu’il a trouvé, des pointes de flèches, des silex taillés, des gros des petits. Il me raconte. Quand il a fini, il attrape un sac de toile et y range une partie de son trésor. Il y a un dessin sur le sac, un chasseur armé d’une lance. Il me dit c’est pour toi. J’ai accroché le sac derrière mon bureau. J’ai étalé les silex devant moi. La pierre est douce. Du caramel au beurre salé.

    J’ai neuf ans. C’est l’été. La maison est fraîche. Je suis assise dans l’escalier en bois qui mène à la chambre de Ferdinand. Au-dessus de moi, les casquettes de Ferdinand sont accrochées. Elles sont toutes pareilles, des caquettes de marin, plates avec une visière, bleues presque noires. L’intérieur est satiné et matelassé. Je voudrais en attraper une et la mettre sur ma tête. Depuis la quatrième marche, je peux tendre le bras et choisir. Mais je reste assise à les regarder. Ferdinand s’est endormi dans le salon, devant la télé. Sur son fauteuil, il se tient bien droit.

    En face de la chambre de Jeanne et Ferdinand, il y a une porte. Elle mène dans le grenier sous les combles. Je n’y suis jamais allée. Ferdinand est devant la porte. Je suis derrière Ferdinand. Il me dit viens. Il y a deux pièces. L’une est tapissée d’étagères remplies de bocaux, de provisions, de boîtes en cartons, de vêtements rangés dans des plastiques transparents. L’autre pièce est fermée par une porte. Ferdinand l’ouvre. Les murs sont recouverts de bâches noires opaques et luisantes comme des sacs poubelle. La lumière est rouge. Il y a des cordes tendues entre les parois, des gros bidons remplis de liquide, des bacs, un appareil que je n’ai jamais vu. Ferdinand me montre. J’imite ses gestes. Des images apparaissent sous nos doigts.[…]

    Lucie Braud

    Ferdinand

    Coll. Alter & Ego

    Éditions de l’atelier In8

    32 p. 4 €

    isbn : 978.2.36224.017.1

    http://editions.atelier-in8.com/catalogue/collection-alter-a-ego/ferdinand/?category_id=3&flypage=flypage.tpl

    photographie : Claude Chambard

     

  • Stacy Doris, 21 mai 1962 — 31 janvier 2012

     

    Kildare001.jpgSynopsis de Kildare :


    Sheila est une animatrice de talk show dont le brio ne saurait compenser son minable sens du timing. Adulée malgré tout, pleine de karma, d’ambitions et de fric, elle part en quête de vies antérieures au cours de chirurgies bénignes (simple routine), sous l’effet d’anesthésies (locales).

     

    À partir du scénario arcadien d’une opération, la conscience de Sheila bascule à travers une série de vies antérieures (surtout les siennes) sous l’apparence (dans un ordre non chronologique) d’une petite voleuse, de Bénédicte (capturée par les pirates), d’Évelyne “Bouche-à-pipes”, de la fée Clochette (des chaumières), de Miss Kermesse, d’une contorsionniste, puis d’Elle-même — mais téléportée sur Mars, et autres archétypes de championnes.

     

    Après une brève interview, un examen de conscience, quelques réminiscences, et un voyage dans le Temps (retour involontaire sur le film de sa vie), Sheila tombe enfin sur le vrai New Age (futur et post-nucléaire) où, réincarnée en Carmen, elle joue le rôle principal (celui du Bien) dans une lutte conte Kildare le docteur fou, en pleine conquête de l’univers (du moins ce qu’il en reste). En raison de transmutations, de l’ambiguïté d’un esclave, et d’autres contre-temps, le duel finit en match nul (avantage Sheila malgré tout). Kildare est dissous (l’est-il vraiment ?).

     

    Enfin bref, de toutes façons, en une triomphale union de chômage et de béatitude, dans l’esprit d’être pour et contre à la fois, Sheila fusionne avec la demie-vie (putride, puante) de Kildare toujours en décomposition, donnant naissance (avant qu’il soit trop tard) à un prodigieux chœur d’infirmières interchangeables en quelque sorte (90.60.90) qui, accompagnées de leur toujours fidèle serviteur-géniteur Klink, s’envolent vers l’éternité pastorale du gaz hilarant.

     

    (trompettes)

     

    Stacy Doris

    Kildare

    (esquisse bariolée d’un tas de trucs incroyables)

    traduit et adapté de l’américain par l’auteur & Juliette Valéry

    Format américain, 1995

     

    Stacy Doris en français :

    Paramour, traduit par Anne Portugal & Caroline Dubois, P.O.L, 2009

    Parlement, P.O.L, 2005

    Le temps est à chacun, traduit par Martin Richet, Contrat Main, 2002

    Une année à New York avec Chester, P.O.L, 2000

    Paramour, traduit collectivement à la Fondation Royaumont, Créaphis, 1999

    La Vie de Chester Steven Wiener écrite par sa femme, P.O.L, 1998

    Kildare, traduit par l’auteur & Juliette Valéry, Format américain, 1995

    Une vidéo de Stacy lisant La Vie de Chester Steven Wiener écrite par sa femme http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=BIo5tMBFaHs

     

  • Bernard Vargaftig, Nancy 24 janvier 1934 — Avignon 27 janvier 2012 & l'éternité

    Bernard Vargaftig

    Le lieu exact — ou la peinture de colette deblé

     

    Vivantes

    Les orties ô même l’orage

    Et l’absence

    Et les galets vont si vite

     

    Même l’enfance

    Tout-à-coup et la cour

    Plus terrible où le mur craque

    Et le gouffre

     

    Et les arbres

    Qui dévalent jusqu’au vent

    Comme jamais

    Regardaient le langage

    ………………………………………

    Tant de fois

    Les roches le lieu exact

    La prairie et

    Quand il manque une page

     

    Tomber tomber

    Était comme un murmure

    Et le vent se précipite

    Et l’espace

     

    Loin derrière

    Effaçant pente et parfum

    Immensité

    Que l’horizon saisit

    ………………………………………

    Ah plus d’oubli

    Et l’instant qui commence

    Un récif

    Que tout aurait fait bouger

     

    Vent et lumière

    La plage dénouée

    Un murmure et si lointaine

    L’étendue

     

    Où sans cesse

    Avalanche dans le sens 

    Le rosier comme

    Mortellement échappe

     

    […]

     

    les trois premières pages debernard vargaftig,colette deblé,à passage

    Le lieu exact

    ou la peinture de colette deblé

    imprimé au plomb

    en Garamond corps 10

     en mars 1986 par mes soins
    à 15 exemplaires sur

    Gravure du Moulin de Larroque

    enrichis d’une peinture de Colette Deblé

     & à 300 exemplaires sur vélin blanc

     à Passage, Bordeaux

    isbn : 2.905391.11.5

     

     

     

  • Friedrich Hölderlin, "En bleu adorable"

     En bleu adorable

     

     
    hölderlin,du bouchet,en bleu adorableEn bleu adorable fleurit
    Le toit de métal du clocher. Alentour
    Plane un cri d’hirondelles, autour
    S’étend le bleu le plus touchant. Le soleil
    Au-dessus va très haut et colore la tôle,
    Mais silencieuse, là-haut, dans le vent,
    Crie la girouette. Quand quelqu’un 
    Descend au-dessous de la cloche, les marches, alors
    Le silence est vie ; car,
    Lorsque le corps à tel point se détache,
    Une figure sitôt ressort de l’homme.
    Les fenêtres d’où tintent les cloches sont
    Comme des portes, par vertu de leur beauté. Oui,
    Les portes encore étant de la nature, elles
    Sont à l’image des arbres de la forêt. Mais la pureté
    Est, elle, beauté aussi.
    Du départ, au-dedans, naît un Esprit sévère ;
    Si simples, sont les images, si saintes,
    Que parfois on a peur, en vérité, 
    Elles, ici, de les décrire. Mais les Célestes,
    Qui sont toujours bons, du tout, comme riches,
    Ont telle retenue, et la joie. L’homme
    En cela peut les imiter.
    Un homme, quand la vie n’est que fatigue, un homme
    Peut-il regarder en haut, et dire : tel
    Aussi voudrais-je être ? Oui. Tant que dans son cœur
    Dure la bienveillance, toujours pure,
    L’homme peut aller avec le Divin se mesurer
    Non sans bonheur. Dieu est-il inconnu ?
    Est-il, comme le ciel, évident ? Je le croirais
    Plutôt. Telle est la mesure de l’homme.
    Riche en mérites, mais poétiquement toujours,
    Sur terre habite l’homme. Mais l’ombre
    De la nuit avec les étoiles n’est pas plus pure,
    Si j’ose le dire, que
    L’homme, qu’il faut appeler une image de Dieu.
    Est-il sur la terre une mesure ? Il n’en est 
    Aucune. Jamais monde
    Du Créateur n’a suspendu le cours du tonnerre.
    Elle-même, une fleur est belle, parce qu’elle
    Fleurit sous le soleil. Souvent, l’œil
    Trouve en cette vie des créatures
    Qu’il serait plus beau de nommer encore,
    Que les fleurs. Oh ! comme je le sais ! Car
    À saigner de son corps, et au cœur même, de n’être plus
    Entier, Dieu a-t-il plaisir ?
    Mais l’âme doit
    Demeurer, je le crois, pure, sinon, de la Toute-Puissance avec ses ailes 
    approche
    L’aigle, avec la louange de son chant
    Et la voix de tant d’oiseaux. C’est
    L’essence, c’est le corps de l’être.
    Joli ruisseau, oui, tu as l’air touchant
    Cependant que tu roules, clair comme
    L’œil de la Divinité par la Voie Lactée,
    Comme je te connais ! des larmes, pourtant,
    Sourdent de l’œil. Une vie allègre, je la vois dans les corps mêmes
    De la création alentour de moi fleurir, car
    Je la compare sans erreur à ces colombes seules
    Parmi les tombes. Le rire,
    On le dirait, m’afflige pourtant, des hommes
    Car j’ai un cœur.
    Voudrais-je être une comète ? je le crois. Parce qu’elles ont
    La rapidité de l’oiseau ; elles fleurissent de feu,
    Et sont dans leur pureté pareilles à l’enfant. Souhaiter un bien plus 
    grand,
    La nature de l’homme ne peut en présumer.
    L’allégresse de telle retenue mérite elle aussi d’être louée
    Par l’Esprit sévère qui, entre
    Les trois colonnes souffle, du jardin.
    La belle fille doit couronner son front
    De fleur de myrthe, parce qu’elle est simple
    Par essence, et, de sentiments.
    Mais les myrthes sont en Grèce. 

    Que quelqu’un voie dans le miroir, un homme,
    Voie son image alors, comme peinte, elle ressemble
    À cet homme. L’image de l’homme a des yeux, mais
    La lune, elle, de la lumière. Le roi Œdipe a un 
    Œil en trop, peut-être. Ces douleurs, et
    D’un homme tel, ont l’air indescriptibles, 
    Inexprimables, indicibles. Quand le drame
    Produit même la douleur, du coup la voilà. Mais 
    De moi, maintenant, qu’advient-il, que je songe à toi ?
    Comme des ruisseaux m’emporte la fin de quelque chose, là,
    Et qui se déploie telle l’Asie. Cette douleur,
    Naturellement, Œdipe la connaît. Pour cela, oui, naturellement.
    Hercule a-t-il aussi souffert, lui ?
    Certes. Les Dioscures dans leur amitié n’ont-ils pas,
    Eux, supporté aussi une douleur ? Oui,
    Lutter, comme Hercule, avec Dieu, c’est là une douleur. Mais
    Être de ce qui ne meurt pas, et que la vie jalouse,
    Est aussi une douleur.
    Douleur aussi, cependant, lorsque l’été
    Un homme est couvert de rousseurs —
    Être couvert des pieds à la tête de maintes taches ! Tel
    Est le travail du beau soleil ; car
    Il appelle toute chose à sa fin. Jeunes, il éclaire la route aux vivants,
    Du charme de ses rayons comme avec des roses.
    Telles douleurs, elles paraissent, qu’Œdipe a supportées,
    D’un homme, le pauvre, qui se plaint de quelque chose.
    Fils de Laius, pauvre étranger en Grèce !
    Vivre est une mort, et la mort est aussi une vie.
     

     

    Friedrich Hölderlin
    Traduction André du Bouchet
    in Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade, 1977

     

     

     

  • Jean-Paul Michel, "Je ne voudrais rien qui mente dans un livre", "La torpeur des labeurs et des bagnes…"

     « Le poème est un ciel. Le dernier ciel possible. »

     

    jean-paul michel,je ne voudrais rien qui mente,dans un livre,« la torpeur des labeurs et des bagnes… »,flammarion,le cadran lignéCertains, au seuil du recueil, se contentent de rassembler. Jean-Paul Michel ne saurait se contenter de cela. Tel un savant jardinier, il taille, arrose, bouture, plante, rempote, greffe… C’est que Je ne voudrais rien qui manque, dans un livre est un ensemble marcescent, dans lequel l’auteur reprend, réordonne, coupe, ajoute, retranche, accole, exhume, disperse pour mieux réunir les textes qui composent son œuvre depuis l’orée des années 80 jusqu’à l’an 2000 – les précédents (1976-1996) étant réunis dans Le plus réel est ce hasard et ce feu, chez le même éditeur en 1997, édition revue et corrigée en 2006 – et que l’on a lu – différents – au fur et à mesure de leur parution, à quoi s’ajoute, ici, des cahiers inédits, pages sorties du purgatoire, lignes venues des limbes de textes improbables, abandonnés, à peine commencés peut-être.

     

    On retrouve ainsi dans ce fort volume la surprise qui nous saisit à chacun des livres de Jean-Paul Michel.  On retrouve cette césure des vers, ces mots coupés sans tiret, ces aller à la ligne rythmant comme respiration de l’homme quand il lit, voire quand il parle, cette métrique particulière qui est la marque même du Poète.

     

    La Vieille, le Héros, l’Alighier (pour Dante je suppose), le Chœur, Michelena*, Michel**, le Fils***, le Père, convoqués personnages, narrateurs, figures… et « un chemin de Noms » – que l’on ne prononcera à sa place – tous sont convoqués pour les sauver de la mort (peut-être)… Ici, le poème se fait récit – dans le sens de fable –, donne à lire ce qui emballe la langue et qui est affaire de justice et de justesse comme rarement à l’œuvre dans la poésie contemporaine. « Le poème est un ciel. », c’est ici d’une rare pertinence.

     

    « Écrire est une poursuite une Chasse », « Les hommes ont oublié les jeux grâce auxquels ils apprirent à lire, autrefois. Cet oubli leur fait croire que lire, ils l’ont su toujours ! », c’est entre ses deux propositions que se tient, sans doute, le travail de Jean-Paul Michel et on mesurera dans les prochains ouvrages à paraître – entre autre un ensemble longtemps médité sur la poésie – ce qui reste à découvrir d’un des auteurs les plus pertinents, les plus exigeants, au travail depuis le milieu des années 70.

     

    En parallèle, paraît aux jeunes éditions Le Cadran ligné, un livre d’une page de texte, soigneusement réalisé, sous le titre « La torpeur des labeurs et des bagnes… », constitué d’un fragment de la page 105 de Je ne voudrais rien qui mente, dans un livre.

     

    Claude Chambard

     

    Jean-Paul Michel

    Je ne voudrais rien qui mente, dans un livre

    312 p. ; 19,50 €

    Flammarion, coll. Poésie

     

    « La torpeur des labeurs et des bagnes… »

    8 p. ; 3 €

    Le Cadran ligné

     

     

    * Nom sous lequel le poète publia ses premiers livres.

    ** Page 115, Michel apparaît ici – préfiguration du retour au nom d’état civil – pour la première fois.

    *** Le Fils, apprête à la mort, son chant (où apparaît, on vient de le voir, pour la première fois le « personnage » Michel) publié en 1981 à la William Blake & Co., maison d’édition créée par l’auteur qui est aussi éditeur et typographe.

     Cette chronique a paru une première fois dans CCP n° 21.

  • Charles Racine, "le sujet est la clairière de son corps"

    Charles-Racine_01_f53b99d20a.jpg« Les entrailles de l’âme qui ouvrent les plaines sans lier les convois qui l’enlacent entendent le pas du vent   Le cheveu s’adoucit sous la main qui mit en sa joie le vent sous la nuit dessinée je frappe à pieds féconds qui montent sur la page atténuant l’écho qui monte en escalier dans le texte qui se procure un passage dans ce mot qui ne serait pas négocié et les abîmes que tu me dis côtoyer je les élis sur ma marche édifiante   Une déchirure un divorce a lieu sur les grands fonds de l’âme élevés en toiles écrues tendues déçues crevant à l’apparition de la mariée qui pratique le cours de la mort dont elle élève les yeux à la cime d’un vain effort   Savance progressive d’immanence m’anime que contourne merveilleuse soie ma peau   Gros œil océanesque célèbre dans la soie les yeux de l’enfant célèbre en ses joutes   Écriture a une vocation rallie le convoi qu’ouvre le poème ère de mie qui embue les yeux la prend en enfilade   Poésie a une vocation en porte-à-faux de l’écriture   Mie feu ! que n’éteint la cendre portée à la bouche est principe actif de mort   Partout où mort voudra s’accomplir où mort voudra mourir se mettre à mourir elle ira chercher mie quel qu’en soit l’endroit pour y mourir   Tu rattrapes dans le vertige le vertige, la nappe qui voyage circonvolutionne dans le vertige   O la face qui se surprend à coucher à son ombre un retour se démantèle dans l’ombre dont elle halète y repose le pas tombe ses chairs au profit de la robe   Un visage se cherche sur les épaules pour le désœuvrer se cherche vers le mystère   Tu dévoiles les vaisseaux en haute mer pour incliner ton corps prosodique sur le front des vagues que désigne la courbe portative appelante d’un homme qui t’appelle   Cette aventure se détache des syllabes qui la prononcent   Cette foi de sang battue geint sous la syllabe qui la martèle   L’éteignoir qu’élime la biche qui jamais ne se surprend dans sa lutte qui change de chemise dans l’autre bouche dont elle murmure d’être revêtue la chemise s’abandonne au titan   Le lointain s’édifie sur l’infime croissant lunaire   Le timbre oblitéré n’ajoute rien à cette gloire courbant l’échine sous la grandeur   Je frappe sur un chambranle lieu s’escorte   Le pan de texte ne m’ouvrit ses portes   Il y faudrait de l’âme à battre le fer   Façade inoubliable sur la place qui roule de ses veilles aux pieds d’un homme qui s’effeuille l’espace abdique ses pouvoirs mensongers sous le sceau de l’échec qui roule de ses veilles aux pieds d’un homme apriorique que leur inculque le pan de texte qui ne mettra jamais le visage à la fenêtre. »

    1964

     

    Charles Racine

    Le Sujet est la clairière de son corps

    avec quatre eaux-fortes de Chillida

    Maeght éditeur, 1975

    Repris in Ciel étonné

    Fourbis 1998

  • Catherine Millot « O Solitude »

    images.jpg« Lire est une vie surnuméraire pour ceux à qui vivre ne suffit pas. Lire me tenait lieu de tous les liens qui me manquaient. Les personnages de romans, et les auteurs qui devinrent bientôt mes personnages de prédilection, étaient mes amis, mes compagnons de vie. Companion-books. Dans les heures d’esseulement et d’abandon, comme dans les heures de solitude épanouie ou dans celles où je jouissais d’une présence à mes côtés, lire fut toujours l’accompagnement — comme on dit en musique — indispensable.

    Lire c’est comme une rencontre amoureuse qui n’aurait pas de fin. Ici, pas d’arrachement, mais une succession sans rupture, voire une coexistence heureuse de liens multiples, durant parfois toute la vie. Cela commence par un coup de foudre pour un livre. Alors je lis tout de son auteur, j’aime tout de lui. Puis vient l’accomplissement de l’amour qu’est l’écriture. Écrire, pour moi, veut dire élire un de ces compagnons de prédilection, un peu comme on se décide à s’engager dans une liaison qui durera des mois, voire des années, jusqu’à ce que son fruit arrive à terme.

    Mais écrire, c’est aussi s’engager dans une ascèse qui, d’ailleurs, comporte son plaisir propre. Il faut inventer à sa mesure, ses rythmes, ses rites, ses règles de vie, un cadre et une discipline, sans omettre de préserver la part due au lien avec les autres, car, dans l’ascétisme, il faut se garder des excès, tous les ascètes le savent. Roland Barthes l’a très bien vu, qui s’est longuement interrogé sur les modes de vie solitaires, l’aménagement des relations nécessaires avec les autres, qu’il souhaitait le plus légères possible afin de préserver le temps qu’il faut pour écrire, c’est-à-dire pour laisser la solitude s’épanouir. »

     

    Catherine Millot

    O Solitude

    Coll. L’Infini, Gallimard, 2011

  • Marcel Proust, né à Auteuil le 10 juillet 1871

    Marcel-Proust-001.jpg« Si c’était cette notion du temps incorporé, des années passées non séparées de nous, que j’avais maintenant l’intention de mettre si fort en relief, c’est qu’à ce moment même, dans l’hôtel du prince de Guermantes, ce bruit des pas de mes parents reconduisant M. Swann, ce tintement rebondissant, ferrugineux, intarissable, criard et frais de la petit sonnette qui m’annonçait qu’enfin M. Swann était parti et que maman allait monter, je les entendis encore, je les entendis eux-mêmes, eux situés pourtant si loin dans le passé. Alors, en pensant à tous les événements qui se plaçaient forcément entre l’instant où je les avais entendus et la matinée Guermantes, je fus effrayé de penser que c’était bien cette sonnette qui tintait encore en moi, sans que je pusse rien changer aux criaillements de son grelot, puisque, ne me rappelant plus bien comment ils s’éteignaient, pour le réapprendre, pour bien l’écouter, je dus m’efforcer de ne plus entendre le son des conversations que les masques tenaient autour de moi. Pour tâcher de l’entendre de plus près, c’est en moi-même que j’étais obligé de redescendre. C’est donc que ce tintement y était toujours, et aussi, entre lui et l’instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais que je portais. Quand elle avait tinté, j’existais déjà, et depuis, pour que je l’entendisse encore ce tintement, il fallait qu’il n’y eût pas eu discontinuité, que je n’eusse pas un instant cessé d’exister, de penser, d’avoir conscience de moi, puisque cet instant ancien tenait encore à moi, que je pouvais encore retourner jusqu’à lui, rien qu’en descendant plus profondément en moi. Et c’est parce qu’ils contiennent ainsi les heures du passé que les corps humains peuvent faire tant de mal à ceux qui les aiment, parce qu’ils contiennent tant de souvenirs de joies et de désirs déjà effacés pour eux, mais si cruels pour celui qui contemple et prolonge dans l’ordre du temps le corps chéri dont il est jaloux, jaloux jusqu’à en souhaiter la destruction. Car après la mort le Temps se retire du corps, et les souvenirs, si indifférents, si pâlis, sont effacés de celle qui n’est plus et le seront bientôt de celui qu’ils torturent encore, mais en qui ils finiront par périr quand le désir d’un corps vivant ne les entretiendra plus.

    J’éprouvais un sentiment de fatigue et d’effroi à sentir que tout ce temps si long non seulement avait, sans une interruption, été vécu, pensé, secrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il me supportait, moi, juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir sans le déplacer. La date à laquelle j’entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray, si distant et pourtant intérieur, était un point de repère dans cette dimension énorme que je ne me savais pas avoir. J’avais le vertige de voir au-dessous de moi, en moi pourtant, comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années. »

     

    Marcel Proust

    Le Temps retrouvé

    Bibliothèque de la Pléiade, 1983

  • David Gascoyne

    Fête

     

     

    Après avoir eu longtemps soif du ciel, c’était le ciel,                 

    Ce lac d’éther ; vaste voûte azurée,

    Intense étendue entre les bords de l’horizon !

    Sur les quais

    Les fenêtres ouvertes brillaient comme des ailes,

    Tissant de longs rayons parmi les arbres sans feuilles ;

    Les sirènes des chalands à la dérive chantaient,

    Et la journée entière

    Buvait le cours fertile du ciel.

     

    Et dans les faubourgs de la ville

    Où les dernières bâtisses portent leur regard vide

    À travers les terrains vagues, où des ruisseaux rouilleux

    Parmi des carrés bruns de sol élimé

    Poursuivent leur infiltration, un train sauvage

    Se ruait dans une traverse avec des cris de triomphe,

    Lâchant des banderoles d’épaisses fumée en tourbillons

    Qui montaient et restaient suspendus, pressentiments, dans l’air…

     

    Encore une fois la terre, son âme enfouie ranimée,

    Aspirait à la splendide explosion de l’Été

    Ainsi qu’à une mort illustre.

     

    Paris, 1938

     

    1284848809_20f71abeca.jpgDavid Gascoyne

    Misere

    Traduit de l’anglais par François Xavier Jaujard

    Granit, 1989


     

  • Robert Creeley

    robert crreley, auxeméry,format américain

    Films de Bresson

     

    Un film de Robert

    Bresson montrait un yacht,

    le soir sur la Seine,

    tout illuminé, et deux jeunes

     

    gens le regardaient, assez pauvres

    apparemment, du haut d’un pont tout près de là,

    la fille et le garçon comme on en trouve

    dans toutes les histoires de ce genre, une

     

    histoire on ne peut plus classique. Et puis

    les années passent, comme ça, pourtant

    je me suis identifié au jeune

    Français plein d’amertume,

     

    j’ai connu la même inquiétude

    complaisante et la distance

    que lui faisait sentir son amie.

    Mais dans un autre film

     

    de Bresson il y avait ce

    Lancelot vieillissant avec son

    armure encombrante, debout

    dans un bois de petits arbres,

     

    hébété, en sang, lui

    et aussi son cheval, et

    il tentait de retourner au

    château, lequel n’était

     

    pas très grand. Cela

    m’a ému, que

    la vie au fond ne soit

    rien d’autre. Vous êtes

     

    amoureux. Vous êtes dans

    un bois, avec un

    cheval, en sang.

    L’histoire est vraie.

     

    Robert Creeley

    Échos

    Traduit de l’américain par Jean-Paul Auxeméry

    Format américain, 1995

     

    Pour se le procurer : LeGam@enfrance.com

  • Mathieu Brosseau, Philippe Rahmy & Stéphane Dussel, Mots Tessons

    Une nouvelle maison d’édition, créée par Armand Dupuy, poète, et Stéphane Dussel, peintre, et voici  qu’intrigué on va humer les deux brefs livres qui viennent de paraître.

     

    Dans L’espèce, joli livre à l’italienne, Mathieu Brosseau pose deux questions essentielles (la première sans point d’interrogation cependant…), qui sont aussi les titres de chapitres : « Et s’il ne fallait plus dire/Que les signes du silence » et « Et s’il fallait dire l’absence/quels seraient les signes du silence ? » Tout le projet tient entre ses deux propositions et la réponse, si réponse il y a, nous parvient sous forme d’énoncés, d’entrelacements, d’assonances… dans « le brouhaha des siècles glissés ». Et comme le souligne Fabrice Thumerel dans sa préface : « Ouvrir l’espèce, c’est faire place à l’animal : c’est alors que les signes se font singes. » C’est dit et c’est dire, on va le voir, si les deux premiers livres de Mots Tessons se « parlent ».

     

    Cellules souches se tient bien droit, permettant aux encres, lavis, de se frotter aux textes sur des valeurs de noir et blanc qui se répondent avec pertinence. Car le livre est « fabriqué » à quatre mains et l’on ne sait jamais très bien à qui l’on doit quoi. Bâti à partir d’une lettre de Dussel à Rahmy, dont on retiendra comme éléments déclencheurs ces deux phrases, la première et la dernière : « Il faut d’abord question d’un singe, d’un singe que j’avais sur l’épaule et qui te grignotait les cellules . », « Je ne te connais pas. Tu ne me connais pas. Nous nous connaissons. Le singe est un point de départ. »

    Claude Chambard

     


    Mathieu Brosseau

    L’espèce

    60 p. ; 13 €

     

    Philippe Rahmy & Stéphane Dussel

    Cellules souches

    30 p. ; 15 €


     Cette chronique a paru une première fois dans CCP n° 20, septembre 2010.

    Mathieu Brosseau vient de publier Uns au Castor Astral , nous y reviendrons prochainement.

     

  • Dominique Fourcade, "eux deux fées"

    dominique fourcade,euxdeuxfées,chandeigne« Ne nous ont pas quittés, c’est tout le contraire. Cela veut-il dire qu’ils nous ont emmenés là où ils sont ? Très certainement, une part considérable de nous-mêmes en tous cas, cette part qui ne saurait être détachée d’eux. Ou bien les avions-nous si peu que ce soit précédés, dans cette action d’ensemble ? Et tout de suite une voix : tu te prends pour qui, pour dire ça ? Je me prends pour ce que je suis, personne, à ce stade et depuis toujours. »

     

    Dominique Fourcade

    eux deux fées

    Michel Chandeigne, 2009