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vendredi, 19 novembre 2010

Bernard Noël, 80 ans

Aujourd’hui, 19 novembre 2010,

Bernard Noël a 80 ans.

Excellent anniversaire Bernard.

 

b.noel-2.jpg« Sous ma porte, une lettre.

Une feuille bleue dans une enveloppe blanche.

C’est la lettre du 19. Je la reçois une fois l’an, et, par chance, quelqu’un l’a fait suivre cette année encore.

Où es-tu ?

Je t’écrivais : « ma petite âme », à cause de ton visage de mouette. J’ai perdu ta vue. Et tu parles maintenant de cette part de vie qui est trop belle pour être mal vécue,

   la vie, la vue

   et l’espace blanc,

   il ne se passe rien, et c’est tout.

Une chambre blanche… Comment dire ? nous étions suspendus dans cet espace blanc… un blanc qui faisait une voûte très haute, s’estompant à l’infini… et le ciel tombé infiniment blanc. Nous étions là, assis face à face, au pied d’un immense lit, dont la tête disparaissait dans la brume blanche… Et rien, sauf la vie si tendue qu’elle presse la peau à tel point que la voici devenue blanche… la vie extrême… le lien invisible.

Cette lettre, d’où venue ? je ne peux y répondre, aussi ressemble-t-elle au livre que je n’écrirai qu’en mourant, car il sera ma vie. Et le désir me vient de déranger cette dérangeante pensée n’importe comment. J’ouvre à ma droite et :

Rendre hommage à notre passé est le seul geste qui comprenne aussi l’avenir.

Celui qui parle ainsi est un livre auquel j’arrache aussitôt sa page, car le consultant de l’oracle rêve d’arracher la langue qui le gratifie afin de la conserver en l’état le meilleur d’elle-même. Ô langue, tu n’auras plus de bouche pour te trahir ! Et je la fourre dans ma poche, qui vaut bien, après tout, l’autre sac à paroles.

Je m’assieds.

Je vois le fleuve : l’image et son souvenir ne sont-ils pas séparés comme l’image et son reflet ? Mais le souvenir tire son image du temps, alors que le reflet descend dans l’épaisseur de l’eau.

Je voudrais penser quelque chose qui ne soit pas ce que peux penser.

Et laisser les livres fermés.

J’écris :

[…] »

 

Bernard Noël

Le 19 octobre 1977

Flammarion, coll. Textes, 1979

 

 

 

11:35 Publié dans Écrivains | Lien permanent

dimanche, 14 novembre 2010

Cœur d’oiseau dent de lion, Joël Cornuault

CornuaultCoeurDents.jpgEst-ce ainsi que l’on poursuit la tradition des troubadours en ce début de XXIème siècle ? Joël Cornuault serait-il un des derniers à encore et toujours chanter l’amour courtois ? Courtois mais décidé et sensuel. Mais pas l’amour de loin, pas de trop loin, même de très près.

D’un peu loin, par contre, les importuns, les empêcheurs de penser, de jouer, de jouir, les rabat-joie, « les pères fouettard / minables casseurs / de pattes aux canards », ceux qui pleurnichent, les aigres, les procéduriers, les faux culs, les parvenus de tout poils, ceux-là oui il les tient loin de son nid, de sa plume, de son cœur d’oiseau.

Mais elle, celle-là qui vibre, qui tourbillonne dans son cœur, celle là dont il ouvre les genoux, celle à qui il chante : « Quand tu me déplies tes ailes / m’offres ta voûte de plumes blondes / déploies ton cou / âme d’oiseau / j’ai faim de loup / cœur d’oiseau / j’ai dent de lion // à n’en plus finir. », celle là, oui, à bien de la chance, et peut être un peu plus même, un amant qui sait dire sa passion et l’explosion d’icelle.

Claude Chambard

 

Joël Cornuault

Cœur d’oiseau dent de lion

Dessins de Jean-Marc Scanreigh

28 p. ; 6 €

Pierre Mainard, 2009

14, place Saint-Nicolas
47600 Nérac
Tél. : 09 50 34 22 48
Fax : 05 53 65 93 92
Courriel : mainardeditions@free.fr

20:03 Publié dans Écrivains, Livre | Lien permanent

mardi, 09 novembre 2010

Paul Celan

220px-Celan_passphoto_1938.jpg« […] Car le poème n’est pas intemporel. Certes, il élève une exigence d’infini, il cherche à se frayer passage à travers le temps, – à travers lui et non par-dessus.

Le poème, en tant qu’il est une forme d’apparition du langage, et par là d’essence dialogique, le poème peut être une bouteille jetée à la mer, abandonnée à l’espoir – certes souvent fragile – qu’elle pourra un jour être recueillie sur quelque plage, sur la plage du cœur peut-être. Les poèmes, en ce sens là également, sont en chemin : ils font route vers quelque chose.

Vers quoi ? Vers quelque lieu ouvert, à investir, vers un toi invocable, vers une réalité à invoquer.

C’est de telles réalités qu’il en va, selon moi, pour le poème.

Et je crois que de tels cheminements de pensée ne marquent pas seulement mes propres efforts, mais aussi ceux d’autres poètes d’une génération plus jeune. Ce sont les efforts de celui qui, survolé d’étoiles, qui sont œuvre humaine, qui, exposé en ce sens jamais pressenti encore et par là effroyablement à découvert, va de tout son être au langage, blessé de réalité et en quête de réalité. »

Paul Celan

« Discours de Brême »

In Poèmes

Traduit de l’allemand par John E. Jackson

Éditions Unes, 1985

 

13:45 Publié dans Écrivains | Lien permanent

vendredi, 22 octobre 2010

Tita Reut

Bless

 

DSCN1325.JPG« Dieux vivants plus affreux que les dieux morts

mangeurs de réel

Insoutenables propriétaires

traqueurs de planches où vont tranquillement les pas

 

La voix touche les petits organes

le poids des cordes et des vessies   volume d’un timbre

l’ombre en nous d’un écho – le double son –

cette ombre qui est un mur produit par les boîtes et les crânes

où vient cogner   musique matérielle   un souffle

sans oxymore   notre invisible passerelle

 

Dieux de la perte absolue

du manque à voir et de l’absence de lire

de la victoire   de la victime   et du supplice nommés par la bouche du bouc

la tragédie répétée de la guerre

avec les masques bruns   ses casques enfouis

ses têtes enfoncées   ses yeux cuits dans la boue par l’orage

et le bouillonnement des matières froides sous l’incandescence du contre

 

Il n’a manqué aux hommes

que l’imaginaire de la mémoire »

 

Tita Reut

Péronne, la visite des ombres

Dessins de Arman

Dumerchez, coll. Regard, 2004

 

11:24 Publié dans Écrivains | Lien permanent

vendredi, 01 octobre 2010

Al Berto

al berto_foto.jpgChromo

 

nous arpentons le monde
en expérimentant la mort
des cheveux blancs des mots
nous traversons la vie avec le nom de la peur
et la consolation de quelque vin pour nous soutenir
l’urgence d'écrire
on ne sait à qui

le feu la sève des plantes infectées par les astres
la vie polycopiée et distribuée ainsi
par le biais de la langue… gratuitement
l’amère saveur de ce pays contaminé
les taches d'encre sur la bouche blessée des tigres de papier

tandis que je dors à la vitesse des pipelines
j’ébauche des chromos pour une collection de rêves lunaires
et au réveil… l’incohérente ville éprouve de la haine
envers celui qu’elle devrait aimer

le temps s’égoutte dans la musique silencieuse de cette mer
ah mon ami… comme j’envie cet après-midi de feu
où il te plaisait de mourir et de rentrer

Al Berto

Salsugem

Traduit du portugais par Michel Chadeigne & Ariane Wikowski

L’escampette, 2003

12:50 Publié dans Écrivains | Lien permanent

mercredi, 15 septembre 2010

CosmoZ

9782742793198.jpgCeux qui lisent ce blog avec régularité savent que les notes de lecture y sont rares. J’ai choisi de plutôt mettre le petit extrait de texte qui donne envie, c’est tout de même l’écriture de l’auteur qui prime plutôt que les longs discours. Mais parfois, le livre est rétif, il ne se plie pas aisément à l’extraction, on se dit alors qu’un seul morceau aussi bien choisi soit-il ne suffira pas, sans doute à tort. C’est pourquoi je prends le risque d’être le énième, de rabâcher, et je me lance dans le cyclone CosmoZ, un des livres qui m’a raconté le plus de choses en cette rentrée. Un évènement à mon sens.

D’emblée je le cale près de deux autres, dont il est parfois très proche – et cependant très éloigné –, que sont le Siècle des nuages de Philippe Forest (Gallimard) et Éclairs de Jean Échenoz (Minuit). Ces trois livres, chacun à sa manière, nous parlent du siècle passé, nous donnent des points de vue, ce qui n’est pas si courant (sans jeu de mot).

D’entrée j’y ai entendu (cf. le post du 13 septembre), les Hommes creux de Thomas Stearns Eliot et, au fur et à mesure de l’avancée de ma lecture, j’ai vérifié ce son comme si j’étais l’homme en fer blanc, comme si la voix d’Eliot passait par là, que je la captais avec de plus en plus  d’ampleur. Mais c’est la voix de Claro qui résonne, qui vibrionne , qui remue, brutalise parfois, malaxe… Dès lors, pris dans le tourbillon de cette langue en mouvement qui brasse large et construit par strates, le livre s’ouvre sur Dorothy, que nous connaissons tous à priori, puis va de l’ablation d’une tumeur de la langue de Franck Baum, au XIXe siècle, à un certain jour de 1956 devant un poste de télévision CT-100 où passe le Magicien d’Oz de Victor Fleming . Car de la fiction de Baum à celle de Claro les personnages se modifient et font même des incursions dans l’Histoire, traversent le siècle, ses soubresauts, ses drames, ses horreurs.

La violence des tranchées, les camps, la bombe atomique nous entrainent de trou noir en trou noir vers – dans – le magma du CosmoZ et la multiplicité des approches ne rend que plus dense, plus singulière, la façon de tracer le sillon du récit comme nous le propose Claro. Guère d’équivalences me semble t’il. Tant mieux.

CosmoZ vous attrape et ne vous lâche plus, c’est un monde vaste, plus vaste que le monde, un ultramonde et un inframonde : un métamonde, une féerie qui démantibule la féerie, en fait autre chose, une impossibilité à choisir entre fiction et réalité pour mieux se glisser dans chaque possible de chaque personnage et du personnage que devient le texte, le corps du texte emplissant ceux qui sont creux, les freaks, les inadaptés, les réfractaires, repoussant les manigances des magiciens et autres manipulateurs.

 

Claro

CosmoZ

14,5x24 ; 488 p. ; 22,80 €

Actes Sud, 2010

 

13:03 Publié dans Écrivains | Lien permanent

lundi, 13 septembre 2010

Les Hommes creux, Thomas Stearns Eliot

 

20071213-ts-eliot-at-19.jpg

 

Les Hommes creux

un penny pour le vieux guy

 

« Messa Kurtz – lui mort »*

 

I

Nous sommes les hommes creux

Les hommes empaillés

Cherchant appui ensemble

La caboche pleine de bourre. Hélas !

Nos voix desséchées, quand

Nous chuchotons ensemble

Sont sourdes, sont inanes

Comme le souffle du vent parmi le chaume sec

Comme le trottis des rats sur les tessons brisés

Dans notre cave sèche.

 

Silhouette sans forme, ombre décolorée,

Geste sans mouvement, force paralysée ;

 

Ceux qui s’en furent

Le regard droit, vers l’autre royaume de la mort

Gardent mémoire de nous – s’ils en gardent – non pas

Comme de violentes âmes perdues, mais seulement

Comme d’hommes creux

D’hommes empaillés.

 

II

Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves

Au royaume de rêve de la mort

Eux, n’apparaissent pas :

Là, les yeux sont

Du soleil sur un fût de colonne brisé

Là, un arbre se balance

Et les voix sont

Dans le vent qui chante

Plus lointaines, plus solennelles

Qu’une étoile pâlissante.

 

Que je ne sois pas plus proche

Au royaume de rêve de la mort

Qu’encore je porte

Pareils francs déguisements : robe de rat,

Peau de corbeau, bâtons en croix

Dans un champ

Me comportant selon  le vent

Pas plus proche –

 

Pas cette rencontre finale

Au royaume crépusculaire.

 

III

C’est ici la terre morte

Une terre à cactus

Ici les images de pierre

Sont dressées, ici elles reçoivent

La supplication d’une main de mort

Sous le clignotement d’une étoile pâlissante.

 

Est-ce ainsi

Dans l’autre royaume de la mort :

Veillant seuls

À l’heure où nous sommes

Tremblants de tendresse

Les lèvres qui voudraient baiser

Esquissent des prières à la pierre brisée.

 

IV

Les yeux ne sont pas ici

Il n’y a pas d’yeux ici

Dans cette vallée d’étoiles mourantes

Dans cette vallée creuse

Cette mâchoire brisée de nos royaumes perdus

 

En cet ultime lieu de rencontre

Nous tâtonnons ensemble

Évitant de parler

Rassemblés là sur cette plage du fleuve enflé

 

Sans regard, à moins que

Les yeux ne reparaissent

Telle l’étoile perpétuelle

La rose aux maints pétales

Du royaume crépusculaire de la mort

Le seul espoir

D’hommes vides.

 

V

Tournons autour du fi-guier

De Barbarie, de Barbarie

Tournons autour du fi-guier

Avant qu’le jour se soit levé.

 

Entre l’idée

Et la réalité

Entre le mouvement

Et l’acte

Tombe l’ombre

Car Tien est le Royaume

Entre la conception

Et la création

Entre l’émotion

Et la réponse tombe l’ombre

La vie est très longue

Entre le désir

Et le spasme

Entre la puissance

Et l’existence

Entre l’essence

Et la descente

Tombe l’Ombre

Car Tien est le Royaume

Car Tien est

La vie est

Car Tien est

 

C’est ainsi qui finit le monde

C’est ainsi que finit le monde

C’est ainsi que finit le monde

Pas sur un boum, sur un murmure.

 

La Terre est vaine et autres poèmes

Traduit de l’anglais par Pierre Leyris

Seuil, 1976, rééd. Coll. Points Poésie n°1448, 2006

 

Dédicace spéciale à Claro & edg


* Joseph Conrad, Au Cœur des ténèbres

 

14:03 Publié dans Écrivains | Lien permanent

jeudi, 02 septembre 2010

Lettre de Simone Weil à Georges Bernanos, 1938

11845.jpg     Alors que le Front national de la jeunesse (FNJ) a choisi Georges Bernanos comme « mascotte » de son université d'été, son petit-fils, Gilles Bernanos a dénoncé cette récupération, rappelant que « Ça revient à faire de Bernanos un auteur qui pourrait avoir quelque chose à voir avec le FN. C'était un chantre de l'humanisme chrétien. Or, je ne vois pas d'humanisme chrétien dans les déclarations de M. Le Pen, plusieurs fois condamnées. L'ostracisme n'est pas une valeur chrétienne. » J'en profite pour donner à lire cette lettre de Simone Weil à Bernanos qu'il garda jusqu'à son dernier souffle dans son portefeuille.

Monsieur,
Quelque ridicule qu'il y ait à écrire à un écrivain, qui est toujours, par la nature de son métier, inondé de lettres, je ne puis m'empêcher de le faire après avoir lu Les Grands Cimetières sous la lune. Non que ce soit la première fois qu'un livre de vous me touche, le Journal d'un curé de campagne est à mes yeux le plus beau, du moins de ceux que j'ai lus, et véritablement un grand livre. Mais si j'ai pu aimer d'autres de vos livres, je n'avais aucune raison de vous importuner en vous l'écrivant. Pour le dernier, c'est autre chose ; j'ai eu une expérience qui répond à la vôtre, quoique bien plus brève, moins profonde, située ailleurs et éprouvée, en apparence - en apparence seulement -, dans un tout autre esprit.

Je ne suis pas catholique, bien que, - ce que je vais dire doit sans doute sembler présomptueux à tout catholique, de la part d'un non-catholique, mais je ne puis m'exprimer autrement - bien que rien de catholique, rien de chrétien ne m'ait jamais paru étranger. Je me suis dit parfois que si seulement on affichait aux portes des églises que l'entrée est interdite à quiconque jouit d'un revenu supérieur à telle ou telle somme, peu élevée, je me convertirais aussitôt. Depuis l'enfance, mes sympathies se sont tournées vers les groupements qui se réclamaient des couches méprisées de la hiérarchie sociale, jusqu'à ce que j'aie pris conscience que ces groupements sont de nature à décourager toutes les sympathies. Le dernier qui m'ait inspiré quelque confiance, c'était la CNT espagnole. J'avais un peu voyagé en Espagne - assez peu - avant la guerre civile, mais assez pour ressentir l'amour qu'il est difficile de ne pas éprouver envers ce peuple ; j'avais vu dans le mouvement anarchiste l'expression naturelle de ses grandeurs et de ses tares, de ses aspirations les plus et les moins légitimes. La CNT, la FAI étaient un mélange étonnant, où on admettait n'importe qui, et où, par suite, se coudoyaient l'immoralité, le cynisme, le fanatisme, la cruauté, mais aussi l'amour, l'esprit de fraternité, et surtout la revendication de l'honneur si belle chez les hommes humiliés ; il me semblait que ceux qui venaient là animés par un idéal l'emportaient sur ceux que poussait le goût de la violence et du désordre. En juillet 1936, j'étais à Paris. Je n'aime pas la guerre ; mais ce qui m'a toujours fait le plus horreur dans la guerre, c'est la situation de ceux qui se trouvent à l'arrière. Quand j'ai compris que, malgré mes efforts, je ne pouvais m'empêcher de participer moralement à cette guerre, c'est à dire de souhaiter tous les jours, toutes les heures, la victoire des uns, la défaite des autres, je me suis dit que Paris était pour moi l'arrière, et j'ai pris le train pour Barcelone dans l'intention de m'engager. C'était au début d'août 1936.

Un accident m'a fait abréger par force mon séjour en Espagne. J'ai été quelques jours à Barcelone ; puis en pleine campagne aragonaise, au bord de l'Ebre, à une quinzaine de kilomètres de Saragosse, à l'endroit même où récemment les troupes de Yagüe ont passé l'Ebre ; puis dans le palace de Sitgès transformé en hôpital ; puis de nouveau à Barcelone ; en tout à peu près deux mois. J'ai quitté l'Espagne malgré moi et avec l'intention d'y retourner : par la suite, c'est volontairement que je n'en ai rien fait. Je ne sentais plus aucune nécessité intérieure de participer à une guerre qui n'était plus, comme elle m'avait paru être au début, une guerre de paysans affamés contre les propriétaires terriens et un clergé complice des propriétaires, mais une guerre entre la Russie, l'Allemagne et l'Italie.

J'ai reconnu cette odeur de guerre civile, de sang et de terreur que dégage votre livre ; je l'avais respirée. Je n'ai rien vu ni entendu, je dois le dire, qui atteigne tout à fait l'ignominie de certaines des histoires que vous racontez, ces meurtres de vieux paysans, ces « ballilas » faisant courir des vieillards à coups de matraques. Ce que j'ai entendu suffisait pourtant. J'ai failli assister à l'exécution d'un prêtre ; pendant les minutes d'attente, je me demandais si j'allais regarder simplement, ou me faire fusiller moi-même en essayant d'intervenir ; je ne sais pas encore ce que j'aurais fait si un hasard heureux n'avait empêcher l'exécution.

Combien d'histoires se pressent sous ma plume... Mais ce serait trop long ; à quoi bon? Une seule suffira. J'étais à Sitgès quand sont revenus, vainqueurs, les miliciens de l'expédition de Majorque. Ils avaient été décimés. Sur quarante jeunes garçons partis de Sitgès, neuf étaient morts. On ne le sut qu'au retour des trentes et un autres. La nuit même qui suivit, on fit neuf expéditions punitives, on tua neuf fascistes ou soi-disant tels, dans cette petite ville où, en juillet, il ne s'était rien passé. Parmi ces neuf, un boulanger d'une trentaine d'années, dont le crime était, m'a-t-on dit, d'avoir appartenu à la milice des « somaten » ; son vieux père, dont il était le seul enfant et le seul soutien, devint fou. Une autre encore : en Aragon, un petit groupe international de vingt-deux miliciens de tous pays prit, après un léger engagement, un jeune garçon de quinze ans, qui combattait comme phalangiste. Aussitôt pris, tout tremblant d'avoir vu tuer ses camarades à ses côtés, il dit qu'on l'avait enrôlé de force. On le fouilla, on trouva sur lui une médaille de la Vierge et une carte de phalangiste ; on l'envoya à Durruti, chef de la colonne, qui, après lui avoir exposé pendant une heure les beautés de l'idéal anarchiste, lui donna le choix entre mourir et s'enrôler immédiatement dans les rangs de ceux qui l'avaient fait prisonnier, contre ses camarades de la veille. Durruti donna à l'enfant vingt-quatre heures de réflexion ; au bout de vingt-quatre heures, l'enfant dit non et fut fusillé. Durruti était pourtant à certains égards un homme admirable. La mort de ce petit héros n'a jamais cessé de me peser sur la conscience, bien que je ne l'aie apprise qu'après coup. Ceci encore : dans un village que rouges et blancs avaient pris, perdu, repris, reperdu je ne sais combien de fois, les miliciens rouges, l'ayant repris définitivement, trouvèrent dans les caves une poignée d'êtres hagards, terrifiés et affamés, parmi lesquels trois ou quatre jeunes hommes. Ils raisonnèrent ainsi : si ces jeunes hommes, au lieu d'aller avec nous la dernière fois que nous nous sommes retirés, sont restés et ont attendu les fascistes, c'est qu'ils sont fascistes. Ils les fusillèrent donc immédiatement, puis donnèrent à manger aux autres et se crurent très humains. Une dernière histoire, celle-ci de l'arrière : deux anarchistes me racontèrent une fois comment, avec des camarades, ils avaient pris deux prêtres ; on tua l'un sur place, en présence de l'autre, d'un coup de revolver, puis, on dit à l'autre qu'il pouvait s'en aller. Quand il fut à vingt pas, on l'abattit. Celui qui me racontait l'histoire était très étonné de ne pas me voir rire.

A Barcelone, on tuait en moyenne, sous forme d'expéditions punitives, une cinquantaine d'hommes par nuit. C'était proportionnellement beaucoup moins qu'à Majorque, puisque Barcelone est une ville de près d'un million d'habitants ; d'ailleurs il s'y était déroulé pendant trois jours une bataille de rues meurtrière. Mais les chiffres ne sont peut-être pas l'essentiel en pareille matière. L'essentiel, c'est l'attitude à l'égard du meurtre. Je n'ai jamais vu, ni parmi les Espagnols, ni même parmi les Français venus soit pour se battre, soit pour se promener - ces derniers le plus souvent des intellectuels ternes et inoffensifs - je n'ai jamais vu personne exprimer même dans l'intimité de la répulsion, du dégoût ou seulement de la désapprobation à l'égard du sang inutilement versé. Vous parlez de la peur. Oui, la peur a eu une part dans ces tueries ; mais là où j'étais, je ne lui ai pas vu la part que vous lui attribuez. Des hommes apparemment courageux - il en est un au moins dont j'ai de mes yeux constaté le courage - au milieu d'un repas plein de camaraderie, racontaient avec un bon sourire fraternel combien ils avaient tué de prêtres ou de « fascistes » - terme très large. J'ai eu le sentiment, pour moi, que lorsque les autorités temporelles et spirituelles ont mis une catégorie d'êtres humains en dehors de ceux dont la vie a un prix, il n'est rien de plus naturel à l'homme que de tuer. Quand on sait qu'il est possible de tuer sans risquer ni châtiment ni blâme, on tue ; ou du moins on entoure de sourires encourageants ceux qui tuent. Si par hasard on éprouve d'abord un peu de dégoût, on le tait et bientôt on l'étouffe de peur de paraître manquer de virilité. Il y a là un entraînement, une ivresse à laquelle il est impossible de résister sans une force d'âme qu'il me faut bien croire exceptionnelle, puisque je ne l'ai rencontré nulle part. J'ai rencontré en revanche des Français paisibles, que jusque-là je ne méprisais pas, qui n'auraient pas eu l'idée d'aller eux-même tuer, mais qui baignaient dans cette atmosphère imprégnée de sang avec un visible plaisir. Pour ceux-là je ne pourrai jamais avoir à l'avenir aucune estime.

Une telle atmosphère efface aussitôt le but même de la lutte. Car on ne peut formuler le but qu'en le ramenant au bien public, au bien des hommes - et les hommes sont de nulle valeur. Dans un pays où les pauvres sont, en très grande majorité, des paysans, le mieux-être des paysans doit être un but essentiel pour tout groupement d'extrême gauche ; et cette guerre fut peut-être avant tout, au début, une guerre pour et contre le partage des terres. Eh bien, ces misérables et magnifiques paysans d'Aragon, restés si fiers sous les humiliations, n'étaient même pas pour les miliciens un objet de curiosité. Sans insolences, sans injures, sans brutalité - du moins je n'ai rien vu de tel, et je sais que vol et viol, dans les colonnes anarchistes, étaient passibles de la peine de mort - un abîme séparait les hommes armés de la population désarmée, un abîme tout à fait semblable à celui qui sépare les pauvres et les riches. Cela se sentait à l'attitude toujours un peu humble, soumise, craintive des uns, à l'aisance, la désinvolture, la condescendance des autres.

On part en volontaire, avec des idées de sacrifice, et on tombe dans une guerre qui ressemble à une guerre de mercenaires, avec beaucoup de cruautés en plus et le sens des égards dus à l'ennemi en moins. Je pourrais prolonger indéfiniment de telles réflexions, mais il faut se limiter. Depuis que j'ai été en Espagne, que j'entends, que je lis toutes sortes de considérations sur l'Espagne, je ne puis citer personne, hors vous seul, qui, à ma connaissance, ait baigné dans l'atmosphère de la guerre espagnole et y ait résisté. Vous êtes royaliste, disciple de Drumont - que m'importe? Vous m'êtes plus proche, sans comparaison, que mes camarades des milices d'Aragon - ces camarades que, pourtant, j'aimais.

Ce que vous dites du nationalisme, de la guerre, de la politique extérieure française après la guerre m'est également allé au coeur. J'avais dix ans lors du traité de Versailles. Jusque-là j'avais été patriote avec toute l'exaltation des enfants en période de guerre. La volonté d'humilier l'ennemi vaincu, qui déborda partout à ce moment (et dans les années qui suivirent) d'une manière si répugnante, me guérit une fois pour toutes de ce patriotisme naïf. Les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu'il peut subir. Je crains de vous avoir importuné par une lettre aussi longue. Il ne me reste qu'à vous exprimer ma vive admiration.


Simone Weil



weil.jpgMlle Simone Weil,
3, rue Auguste-Comte, Paris (VIème).
P.s. : C'est machinalement que je vous ai mis mon adresse. Car, d'abord, je pense que vous devez avoir mieux à faire que de répondre aux lettres. Et puis je vais passer un ou deux mois en Italie, où une lettre de vous ne me suivrait peut-être pas sans être arrêtée au passage.

Simone Weil, Lettre à Georges Bernanos 1938,  in Œuvres, Quarto Gallimard

12:24 Publié dans Écrivains | Lien permanent

mardi, 24 août 2010

Philippe Forest

Forest-Philippe.jpg

« C’est le seul mot que je lui ai jamais entendu : la vieillesse, un naufrage. Non pas, avec l’âge, le corps qui s’use, l’envie d’exister qui s’étiole, la fatigue retrouvée au lever du lit, l’attente morne du soir et du sommeil, l’incessante lassitude devant le monde, l’énervement face à la stupide et insistante immobilité des choses vaines de la vie. Pas même le sentiment d’avoir laissé se perdre sa chance, d’avoir raté sa vie, de n’avoir pas été à la hauteur de ce que l’on s’était autrefois imaginé de soi. Simplement : la certitude tardive que tout s’achève toujours dans la plus complète indécision, et que l’on termine égaré, comme dans un paysage de brume et de neige où le hasard d’un obstacle insignifiant vous fait chuter soudain n’importe où, à l’endroit indifférent qu’une panoplie de décombres viendra marquer un moment pour la curiosité des passants. »

Philippe Forest

Le Siècle des nuages

Gallimard, 2010


Dédicace spéciale à Coco pour le 18 août.

 

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jeudi, 01 juillet 2010

Pierre Cendors

cendors.jpg« Conséquence de la dernière guerre, les partages de territoire déséquilibraient l’économie depuis déjà quelques mois quand la crise éclata. Endsen était loin d’imaginer que du chaos allait émerger cette ville dont ses poèmes avaient fixé la vision.

En effet, mon ami m’avait confié à plusieurs reprises son incapacité à s’adapter à nos cités modernes. S’en éloigner, voire même s’affranchir de tout lien social, restait une perspective difficile à vivre :

“Je refuse qu’une société surindustrialisée prenne ma vie ne charge pour la rendre vivable”.

Et plus loin, en commentant son installation dans une ville d’Europe, il ajoute :

“Je ne peux m’accommoder de vivre ici à long terme. Ici ou ailleurs, cette ville ou une autre, c’est pour l’âme la même blessure invisible, une lente et silence hémorragie dont c’est encore notre humanité élémentaire qui est la victime. L’homme ne devrait pas y être cette fatalité, ce rouage activement inerte, mais le corps bien membré d’une vérité qui a retrouvé non seulement de l’altitude, mais qui a également gagné en latitude. Une telle ville existe-t-elle ? Si cela était, parcourir ses avenues suffirait à chacun pour s’y redécouvrir dans sa plus haute réalité.”

Et après d’autres observations, il conclut :

“Ce serait en l’homme, une capitale universelle. Et sur terre, le champ humain de notre âme.”

La routine de l’enseignement lui pesait de plus en plus. Quoiqu’il ne s’en ouvrît à personne, sa créativité languissait depuis quelques temps. Les productions de ces années de l’après-guerre consistèrent essentiellement en projets anciens qu’Endsen remania et fit publier à tirage limité. Certains semble-t-il, parus sous divers pseudonymes, demeurent inconnus à ce jour.

Un doute qui n’y figurait pas auparavant se fit jour dans ses poèmes. Ceux-ci paraissaient désormais émaner d’un espace fermé, d’une sorte d’abîme clos, pressurisé. Le ton de ses lettres se fit plus distant également. Une ombre était descendue sur sa plume :

“Tout ce qui m’entoure a cet aspect d’équilibre insatisfait. D’évidence fade. Ma vie est uniforme, les jours, sitôt commencés, se dissolvent…”

 

*

 

Remarqué encore une fois, comment mes pas me guident souvent aux lieux correspondant à ma “température” intérieure. Selon que j’ai besoin de quiétude ou d’animation – et avant même d’en énoncer en moi le désir –, je me retrouve dans telle ou telle rue de tel quartier. Parfois aussi, je reviens à moi dans des lieux si étranges que j’en oublie ce qui a pu m’y conduire.

 

Ainsi, ce soir, au centre de la Place de l’Autre Monde :

Ce bassin de pierre grise d’une circonférence de dix mètres. Un éclairage giratoire, immergé sous l’eau, laisse lentement apparaître au fond, la danse de corps d’hommes et de femmes en bronze.

La mobilité des lumières leur prête une vie étonnante. Certains ont la tête levée, leur visage semble me regarder depuis des profondeurs immémoriales.

Le monument s’appelle : énergie du silence. »

 

Pierre Cendors

L’Homme caché (romans)

Finitude, 2006

http://www.finitude.fr/

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dimanche, 20 juin 2010

Annie Dillard

images-1.jpg« En écrivant chacun de ses livres, l’écrivain doit résoudre deux problèmes : d’abord, est-ce faisable ?  Ensuite, puis-je le faire ? Tout livre abrite une impossibilité intrinsèque, que l’écrivain découvre dès que son excitation initiale faiblit. Le problème est structurel ; il est insoluble ; voilà pourquoi personne ne pourra jamais écrire ce livre. Les nouvelles, les essais et les poèmes complexes posent aussi ce problème : le défaut structurel rédhibitoire que l’écrivain aimerait n’avoir jamais remarqué. Mais il l’écrit malgré tout. Il trouve certains moyens de minimiser la difficulté ; il renforce d’autres qualités ; il bâtit tout son récit en porte-à-faux au-dessus du vide, et ça tient. Et si c’est faisable, alors il peut le faire, et seulement lui. Car aucun des matériaux de ce livre ne suggère à un autre que lui ces possibilités de sens et de sentiments. »

Annie Dillard

En vivant, en écrivant

Traduit de l’américain par Brice Matthieussent

Christian Bourgois, 1996, rééd. « Titres » n° 80, 2008

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samedi, 12 juin 2010

W. G. Sebald au Howald

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Dernière séance de

Marcher sur la tête

13 juin 2010

W. G. SEBALD 
lectures par Marie Frering, Gérard Haller, Isabelle Baladine Howald et Edmond Lopez

PROGRAMME    •    11 h :    LECTURE ;    13    h :    DEJEUNER    pour    ceux    qui    le    souhaitent    (réservation obligatoire, jusqu’au samedi 12 juin inclus, Pierre Schoch, 03 88 08 35 95, instant@lehohwald.com) ; 14 h 30 : LECTURE. Lectures, 5 € chacune ou forfait avec déjeuner, 15 € • ACCUEIL • Marlies et Pierre Schoch, L’INSTANT, Chambres et tables d’hôtes, 39 rue du Eck, Le Hohwald

 

“[…] juste après le Nou­vel An, dans la perspective de la visite d’une commission de la Croix-Rouge prévue pour le printemps 1944 et envisagée par les instances compétentes du Reich comme une bonne occa­sion de dissimuler la réalité des déportations, allait être engagée ce qu’on appela une action d’embellissement, consistant pour les habitants du ghetto à venir à bout, sous l’autorité de la SS, d’un programme faramineux d’assainisse­ment : ainsi, on aménagea pelouses et chemins de promenade, cimetière paysagé avec urnes fu­néraires et columbarium, installa des bancs pu­blics et des panneaux indicateurs joliment ornés à la manière allemande, en bois sculpté, agré­mentés de décors floraux, on planta plus d’un millier de rosiers, créa une crèche et un jardin d’enfants avec frises en rinceaux, bacs à sable, pataugeoires, manèges ; quant à l’ancien cinéma Orel, qui jusqu’alors avait servi d’abri de fortune pour les plus vieux des habitants et où pendait encore du plafond, au milieu de la salle plongée dans la pénombre, le lustre gigantesque, il fut en quelques semaines transformé en lieu de théâtre et de concert, tandis que par ailleurs, avec des marchandises et matériels provenant des entrepôts de la SS, furent ouverts des maga­sins d’alimentation et d’articles de ménage, d’habillement pour dames et messieurs, de chaussures, linge de corps, valises et nécessaires de voyage ; désormais il y avait aussi une mai­son de repos, une maison de prière, une biblio­thèque de prêt, un gymnase, et l’on ne cessa d’améliorer et d’embellir, de scier, de clouer, de peindre et de vernir jusqu’à ce qu’arrive le mo­ment de la visite et que Theresienstadt, après qu’on eut une fois encore, au milieu de tout ce branle-bas, pour éclaircir les rangs en quelque sorte, expédié à l’Est sept mille cinq cents per­sonnes parmi les moins présentables, eût été transformé en décor potemkinesque propre à tourner la tête à plus d’un de ses détenus ou pour le moins à susciter en eux certains espoirs, métamorphosé en un Eldorado où la commis­sion, composée de deux Danois et d’un Suisse, lorsqu’elle fut promenée dans les rues selon un itinéraire et un minutage précis élaborés par la kommandantur et foula les trottoirs propres, frottés le matin même à l’eau de lessive, put voir, de ses yeux voir, ces gens aimables et satis­faits, épargnés par les horreurs de la guerre, penchés à leurs fenêtres, ces gens proprement mis, ces rares malades si bien soignés, ces repas corrects et ces portions de pain servis en gants de fil blanc dans des assiettes de porcelaine, ces affiches placardées à chaque coin de rue pour annoncer manifestations sportives, spectacle de cabaret artistique, théâtre, concert, voir ces ha­bitants de la ville s’égailler le soir après le tra­vail pour prendre l’air sur les bastions et les remparts de la forteresse, presque comme des touristes en croisière sur un transatlantique, un spectacle somme toute rassurant, que les Alle­mands, une fois la visite terminée, soit à des fins de propagande, soit pour légitimer à leurs yeux toute cette entreprise, fixèrent sur un film qui, comme le relate Adler, dit Austerlitz, en mars 1945, alors qu’une majorité des protagonistes n’étaient déjà plus de ce monde, fut encore agré­menté d’une musique populaire juive, et dont, semblerait-il, il se soit trouvé après la guerre, en zone d’occupation britannique, une copie que lui, Adler, dit Austerlitz, n’a toutefois jamais vue, et qui apparemment a aujourd’hui disparu. Pendant des mois, continua Austerlitz, m’adres­sant à l’Imperial War Museum et autres éta­blissements, j’ai tenté en vain de retrouver des traces de ce film, car, bien qu’avant de quitter Prague je sois encore monté à Theresienstadt et que j’aie étudié jusque dans sa moindre note la description rédigée par Adler avec le soin qu’on sait, il m’a été impossible de me replonger dans l’atmosphère du ghetto et de m’imaginer qu’Agáta, ma mère, ait pu à l’époque se trouver en cet endroit. Je ne cessais de penser que si seulement le film refaisait surface je pourrais peut-être voir, ou pour le moins avoir une idée de ce que cela avait été en réalité, et je me pre­nais constamment à songer que sans le moindre doute Agáta m’apparaissait, sous les traits d’une femme jeune, comparée à l’homme que j’étais devenu, parmi les clients à la terrasse du faux café, ou en vendeuse d’articles de mode, en train d’extraire précautionneusement une paire de gants d’un des tiroirs, ou encore en Olympia dans le spectacle des Contes d’Hoffmann, qui, ainsi que le relate Adler, a été représenté à Theresien­stadt dans le cadre de l’action d’embellissement. Je croyais également la voir, dit Austerlitz, marchant dans la rue en robe d’été et manteau de gabardine légère : seule, au milieu d’un groupe de flâneurs du ghetto, elle venait directement à ma rencontre et s’approchait pas à pas jusqu’à ce que pour finir j’eusse l’impression qu’elle sortait du film et se fondait en moi. Ce genre d’hallucinations explique que je me sois retrouvé dans un état d’extrême agitation le jour où l’Im­perial War Museum réussit, par l’intermédiaire des Archives fédérales de Berlin, à se procurer une copie sur cassette du film de Theresienstadt que je recherchais. Je me revois encore dans une des cabines vidéo du musée, dit Austerlitz, glissant la cassette de mes mains tremblantes dans la fente noire du magnétoscope, puis, sans que je sois en mesure d’enregistrer quoi que ce soit, regardant défiler sous mes yeux diverses scènes d’ouvriers au travail, à la forge devant l’âtre et l’enclume, dans l’atelier de poterie et de sculpture, dans la maroquinerie – succession in­cessante et insensée de gestes et de bruits, coups de marteau, tintements de pierres à aiguiser, grésillements de soudure, découpage d’empiè­cements, encollage, couture –, voyant surgir à la chaîne pour une fraction de seconde ces visa­ges étrangers, les ouvriers et les ouvrières sortir des baraquements, le travail fini, et traverser un terrain vague sous un ciel plein de nuages blancs et immobiles, des jeunes jouer au foot­ball dans la cour intérieure d’une caserne de­vant un public nombreux, massé en rangs serrés sous les arcades du rez-de-chaussée, du premier et du second étage, des hommes se douchant aux bains publics, des livres empruntés à la bibliothèque par des messieurs bien mis, un vé­ritable orchestre jouant un concert, et, à l’exté­rieur, au pied des remparts, dans les potagers baignés par la lumière de l’été, quelques dizai­nes de personnes occupées à ratisser les plates-bandes, à arroser les plants de tomates et de ha­ricots, à débarrasser les feuilles des choux des che­nilles de piérides, et ensuite, le soir venant, les gens installés sur des bancs devant leurs mai­sons, apparemment contents, les enfants à qui l’on permet encore de s’ébattre quelque temps, un homme lisant son livre, une femme discutant avec une voisine, d’autres tout simplement ap­puyées les bras croisés au rebord de leur fenê­tre, comme c’était naguère l’usage à la tombée du jour. Mais, dans un premier temps, aucune de ces images ne pénétrait mon cerveau, elles papillonnaient seulement devant mes yeux dans une sorte d’irritation continuelle, qui s’exaspéra encore lorsqu’à mon grand effroi il s’avéra que cette cassette berlinoise, ayant pour titre origi­nal Der Führer schenkt den Juden eine Stadt (Le Führer offre une ville aux Juifs), n’était qu’une compilation d’environ un quart d’heure dans la­quelle, à la différence de ce que j’avais espéré, Agáta n’apparaissait nulle part, ne pourrait ja­mais apparaître, aussi souvent que je visionne­rais le film et quels que soient les efforts que je ferais pour tenter de la reconnaître au milieu de ces visages fugitifs. L’impossibilité de fixer plus précisément mon regard sur ces images qui en quelque sorte disparaissaient aussitôt qu’elles avaient surgi, dit Austerlitz, m’incita finalement à me faire confectionner à partir du fragment de Theresienstadt une copie au ralenti étirant la durée à une heure entière, et de fait, dans ce document quatre fois plus long que depuis je n’ai cessé de me repasser, sont devenues visi­bles des choses et des personnes qui jusque-là m’étaient restées cachées. On avait maintenant l’impression que les hommes et les femmes des ateliers effectuaient leurs tâches en somnambu­les, tant il leur fallait de temps pour pousser l’aiguille, tant leurs paupières s’abaissaient lour­dement, tant étaient lents les mouvements de leurs lèvres et ceux de leurs yeux se levant vers la caméra. Ils marchaient moins qu’ils ne sem­blaient flotter, comme si désormais leurs pieds ne touchaient plus le sol.Les silhouettes des corps étaient devenues floues et leurs bords s’étaient effrangés, en particulier dans les scènes tournées en extérieur,  en pleine lumière, un peu comme les contours de la main humaine sur les fluographies et les électrographies réalisées à Paris par Louis Darget au tournant du siècle dernier. Les nombreuses défectuosités de la pellicule, que je n’avais guère remarquées auparavant, se di­luaient maintenant en plein milieu d’une image, l’effaçaient et faisaient naître des motifs blancs et lumineux éclaboussés de taches noires, qui me rappelaient des prises de vues aériennes du Grand Nord ou encore ce que l’on voit dans une goutte d’eau examinée au microscope. Mais le plus troublant, dans cette version au ralenti, c’étaient encore les bruits. Dans une brève sé­quence du début, où est montré le travail du fer chauffé au rouge et le ferrage d’un bœuf de trait dans la forge d’un maréchal-ferrant, la polka enjouée, composée par je ne sais quel compositeur autrichien d’opérettes, que l’on entend sur la bande-son de la copie berlinoise, est devenue une marche funèbre s’étirant de manière quasi grotesque, et les autres accompagnements mu­sicaux du film, parmi lesquels je n’ai réussi à identifier que le cancan de La Vie parisienne et le scherzo du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, évoluent eux aussi dans un monde que l’on qualifierait de chtonien, en des profondeurs tourmentantes, ainsi s’exprima Austerlitz, où jamais aucune voix humaine n’était descendue. Rien, du commentaire, n’est plus compréhensible. Là où dans la copie berlinoise, sur un ton frin­gant, en une suite de claironnements extirpés impérieusement du larynx, il était question de groupes d’intervention et de centuries qui, selon les besoins de l’heure, exécutaient les tâches les plus diverses et le cas échéant bénéficieraient d’une formation pour reconversion, de sorte que chacun, s’il le voulait, avait la possibilité de s’intégrer sans heurt dans le processus de travail, on ne percevait plus à présent, dit Aus­terlitz, qu’un grognement menaçant, comme je n’en avais entendu qu’une fois auparavant, il y a bien des années, un jour férié, sous la chaleur caniculaire d’un mois de mai au Jardin des plan­tes de Paris, alors que pris d’un malaise soudain je m’étais assis près d’une grande volière non loin du pavillon des fauves où, invisibles depuis l’endroit où j’étais et, songeai-je en cet instant, dit Austerlitz, privés de leur raison à force de captivité, les tigres et les lions, sans relâche, des heures durant, rugissaient leurs sombres plaintes. Oui, et puis il y a encore, poursuivit Auster­litz, vers la fin, la séquence relativement longue consacrée à la première d’une pièce de musique composée à Theresienstadt ; si je ne me trompe, il s’agit de l’Étude pour orchestre à cordes de Pavel Haas. Venant de l’arrière, le regard par­court d’abord la salle aux fenêtres grandes ouvertes, occupée par un grand nombre d’audi­teurs qui ne sont pas assis en rangs, comme d’ordinaire pour un concert, mais par quatre autour d’une table, comme dans une auberge, sur des chaises de style alpin sans doute confec­tionnées pour l’occasion dans la menuiserie du ghetto, avec un cœur découpé dans le dossier. Tout au long du concert, la caméra fixe en gros plan telle ou telle personne, entre autres un vieux monsieur dont la tête aux cheveux gris coupés court emplit la moitié droite de l’image, tandis que sur la moitié gauche, légèrement en retrait vers le bord supérieur, apparaît le visage d’une femme plutôt jeune, se détachant à peine de l’ombre noire qui l’entoure, ce qui explique que dans un premier temps je ne l’aie pas remarquée. Elle porte autour du cou, dit Austerlitz, un collier dont les trois rangs fins se distinguent à peine sur sa robe foncée à col montant, et une fleur blanche est piquée dans sa chevelure. Exac­tement comme les pâles souvenirs, et les rares autres indices qui me restent encore aujourd’hui, me permettent d’imaginer l’actrice Agáta, oui, c’est exactement à cela qu’elle ressemble, me dis-je, et je ne cesse de regarder ce visage qui m’est autant familier qu’étranger, dit Austerlitz, je rembobine la cassette, une fois, dix fois, et je vois le compteur dans le coin supérieur gauche de l’écran, les chiffres qui recouvrent une partie de son front, les minutes et les secondes, de 10:53 à 10:57, et les centièmes de seconde qui défi­lent, si vite qu’on ne peut ni les fixer ni les dé­chiffrer. Au début de cette année, poursuivit Austerlitz, qui comme souvent avait sombré tout en parlant dans une profonde absence, au début de cette année, dit-il enfin, renouant avec le fil du récit de sa vie, peu après notre dernière ren­contre, je suis allé une seconde fois à Prague, plusieurs jours de suite, aux Archives théâtrales pragoises de la Celetná, j’ai dépouillé les registres des an­nées 1938 et 1939 et là je suis tombé, au milieu des lettres, des dossiers individuels, des livrets de pro­grammes et des extraits de presse jaunis par le temps, sur le portrait photographique non lé­gendé d’une comédienne qui semblait corres­pondre à l’évanescent souvenir que j’ai de ma mère, et dans lequel Véra, qui auparavant avait longuement observé le visage de l’auditrice copié par mes soins à partir du film de Theresienstadt avant de l’écarter en faisant non de la tête, dans lequel Véra, donc, sans l’ombre d’un doute, comme elle le dit, reconnut Agáta telle qu’elle était à cette époque. […]”

W. G. Sebald

Austerlitz

Traduit de l'allemand par Patrick Charbonneau

Actes Sud, 2002