UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lundi, 31 mars 2008

Jean-Marie Gleize

286494902.jpg    « Je me suis demandé comment la mort passait sous la langue.
Je me suis demandé comment elle poussait dans la bouche.
Comment elle coupait l’intérieur des joues, les gencives et les lèvres.
Comment.

Mais ça n’est rien encore, c’est la transparence des paumes, les mains traversées, tombées.

Surtout blanche et comme passée au séchoir. »
Jean-Marie Gleize
Film à venir
Coll. Fiction & Cie
Seuil, 2007

14:54 Publié dans Au jour le jour | Lien permanent

dimanche, 30 mars 2008

Paul Celan

« IL Y AVAIT DE LA TERRE EN EUX, et
ils creusaient.

Ils creusaient, creusaient, ainsi
passa leur jour, leur nuit. Ils ne louaient pas Dieu
qui — entendaient-ils — voulait tout ça,
qui — entendaient-ils — savait tout ça.

Ils creusaient, et n’entendaient plus rien ;
ils ne devinrent pas sages, n’inventèrent pas de chanson,
n’imaginèrent aucune sorte de langue.
Ils creusaient.

Il vint un calme, il vint aussi une tempête,
vinrent toutes les mers.
Je creuse, tu creuses, il creuse aussi le ver,
et ce qui chante là-bas dit : ils creusent.

Ô un, ô nul, ô personne, ô toi :
où ça menait, si vers nulle part ?
Ô tu creuses et je creuse, je me creuse jusqu’à toi —
à notre doigt l’anneau s’éveille. »


907694841.2.jpgPaul Celan
La Rose de personne
Traduit de l’allemand par Martine Broda
Le Nouveau Commerce, 1979,
rééd. José Corti, 2002


14:55 Publié dans Au jour le jour | Lien permanent

samedi, 29 mars 2008

Anne Thébaud

1578458606.jpg« Elle croyait naïvement qu’écrire allègerait sa peine, ouvrirait une brèche. Les mots n’empêchent pas de se cogner contre les murs, l’ivresse est brève de sentir les ailes du temps battre à ses tempes. L’écriture lui apporte le trop-plein de la conscience en effervescence et c’est dans ces alluvions brassées par le courant cérébral qu’elle accède momentanément à la vie. »
 
Anne Thébaud
Sentinelle
Maurice Nadeau, 2007

15:44 Publié dans Au jour le jour | Lien permanent

vendredi, 28 mars 2008

Henri Thomas

« Je leur abandonne cette vie, puisque je les ai laissé me faire ce que j’étais. Inutile de leur disputer ces apparences, ces loques de moi-même. Mais conserver l’idée que c’est moi tout de même, celui-là, que la continuité est certaine : croire que j’étais moins celui-là que ne suis celui que je veux être est le meilleur moyen de ne pas pouvoir faire le moindre changement. »
 
1798179474.jpg
Henri Thomas
Carnets 1934-1948
édition établie par Nathalie Thomas
préfacée par Jérôme Prieur
Éditions Claire Paulhan, 2008

16:59 Publié dans Au jour le jour | Lien permanent

jeudi, 27 mars 2008

Saint Augustin

472691921.jpg« 28. Du fond le plus secret de moi-même, mes lourdes pensées ont ramené toute la misère possible qu’elles avaient accumulée sous les regards de mon cœur. Un énorme ouragan s’est levé, provoquant une énorme pluie de larmes. Je me suis écarté d’Alypius pour laisser libre cours au fracas des larmes. J’avais besoin d’être seul pour le travail des larmes. Et je me suis éloigné pour ne pas être gêné par sa présence. Il comprit dans quel état j’étais. Oui, j’avais dû dire, je crois, je ne sais quoi d’une voix nouée de pleurs. Je me suis levé. Il est resté assis. Complètement abasourdi.
Je suis allé me jeter, je ne sais comment, sous un figuier. Ne contrôlant plus mes larmes. Elles ont débordé et jailli de mes yeux. Tu as reçu ce sacrifice, et j’ai parlé, parlé, pas exactement en ces termes, mais j’ai dit quelque chose comme : et toi, Seigneur, quand ? quand, Seigneur, la fin de ta colère ? ne te rappelle pas nos crimes anciens. Car je sentais bien que c’est eux qui me retenaient. Je jetais des cris malheureux. Encore combien de temps ? encore combien de temps ? demain ! demain ! pourquoi pas tout de suite ? pourquoi ne pas en finir sur l’heure avec toutes mes saloperies ?

29. Mes mots, mes pleurs, dans la terrible amertume de mon cœur brisé. J’entends alors une voix depuis la maison voisine. Un chant répétitif et récurrent. Une voix d’enfant, garçon ou fille, je ne sais plus. Attrape et lis. Attrape et lis. Aussitôt mon visage a changé. Perplexe. Était-ce une rengaine quelconque que les enfants avaient l’habitude de chanter en jouant? Non. Ça ne me disait rien. J’ai refoulé mes larmes et je me suis redressé. Ne doutant pas qu’il s’agissait d’un ordre divin qui me demandait d’ouvrir le codex et de lire le premier chapitre sur lequel je tomberais. J’avais entendu dire qu’Antoine, au hasard de la lecture de l’évangile, en avait retiré un avertissement, comme si ce qui était lu alors lui avait été adressé. »
Saint Augustin
Les Aveux, chapitre VIII
Traduction par Frédéric Boyer
P.O.L, 2008

15:59 Publié dans Au jour le jour | Lien permanent

mercredi, 26 mars 2008

Frédéric Boyer

288422736.jpg« Plus nous regardions les vaches plus nous nous haïssions. À quoi aurions-nous ressemblé sans les vaches ?
Elles inondent les prés de leur géométrie massive et lente.
Toutes les fois où les vaches pensent à la mort, quelqu’un tue une vache. Dans chaque vache il y a quelqu’un à tuer. Un monstre à sacrifier qui n’est pas la vache elle-même mais très probablement nous-mêmes.
Nous disons : si la vache maîtrise le langage – et donc son application – elle doit forcément savoir ce que signifient les mots. Et nous la frappons sans retenue quand elle ne sait pas et qu’elle ne vient pas à l’appel de son nom de vache.
Probablement que les vaches nous rappellent impitoyablement quelqu’un.
Les vaches ont trouvé ennuyeux de n’aimer personne. Pourquoi aiment-elles ce qu’elles aiment sinon pour ne pas aimer personne, sinon pour ne pas mourir seules – ce à quoi elles n’échapperont pas ?
Le poison ce fut d’espérer qu’elles puissent exprimer un jour ce qu’elles aimaient. »
Frédéric Boyer
Vaches
P.O.L, 2008
859113570.jpg 
 
Frédéric Boyer
à propos de Vaches
et de sa traduction réjouissante des Aveux de saint Augustin,
– ces deux livres aux éditions P.O.L –
à ses côtés Isabelle Baladine Howald et Guy Chouraqui
à la librairie Kléber à Strasbourg le 26 mars 2008  à 17h30.

10:31 Publié dans Au jour le jour | Lien permanent

mardi, 25 mars 2008

Dylan Thomas

Mon HÉROS met à nu ses nerfs

« Mon HÉROS met à nu ses nerfs tout le long de mon poignet
Régnant du poignet à l’épaule,
Il déballe la tête qui, comme un spectre ensommeillé,
S’appuie sur mon souverain mortel,
La fière épine ennemie des tours et des torsions.
867665698.jpg
Et ces pauvres nerfs ainsi reliés au crâne
Souffrent sur le papier éperdu d’amour.
J’étreins les mots fous que j’ai gribouillés
Gémissant de toutes les faims de l’amour
Et disant à la page le mal vide.

Mon héros met à nu mon flanc et voit son cœur
Marcher, comme une Vénus nue,
Sur la plage de chair et enrouler sa natte sanglante.
Dépouillant mes lombes de promesse
Il promet une chaleur secrète.

C’est lui qui tient les fils de cette boîte de nerfs
Glorifiant la mortelle erreur
De la naissance et de la mort, la triste paire de voleurs
Et l’empereur du désir.
Il tire la chaîne, la citerne se vide. »

Dylan Thomas
Dix-huit poèmes
Traduit de l’anglais par Patrick Reumaux
in « Œuvres tome I », Seuil, 1970

14:55 Publié dans Au jour le jour | Lien permanent

lundi, 24 mars 2008

Rosmarie Waldrop

942728212.jpg

« Deux quels qu’ils soient, s’opposent. Vous marchez sur du bruit. Le vent le plus froid souffle des confins de la peur. Qui a été couché par écrit. La passion n’est pas naturelle. Mais le corps et l’âme sont meurtris par la mélancolie, fruit des rives sèches et tordues. La perte décolore la peau. Par moments vous dévorez des pommes, à d’autres vous vous mordez la main. »

Rosmarie Waldrop
Différences à quatre mains
Traduit de l’américain par Paol Keineg
Spectres Familiers, 1989

14:39 Publié dans Au jour le jour | Lien permanent

dimanche, 23 mars 2008

Adília Lopes

1265478465.jpgNo more tears

« Combien de fois je me suis enfermée pour pleurer
dans la salle de bains de la maison de ma grand-mère
je me lavais les yeux avec du shampoing
et je pleurais
je pleurais à cause du shampoing
puis ont disparu les shampoings
qui brûlaient les yeux
no more tears dit Johnson & Johnson
les mères sont les filles des filles
et les filles sont les mères des mères
une mère lave la tête de l’autre
et toutes ont des cheveux d’enfants blonds
pour pleurer nous ne pouvons plus utiliser le shampoing
et j’aimais pleurer sans arrêt
et je pleurais
sans un regret sans une douleur sans un mouchoir
sans une larme
enfermée à clef dans la salle de bains
de la maison de ma grand-mère
où j’étais seule au-delà de moi-même
je m’enfermais aussi dans la grande armoire
mais une armoire ne peut fermer de l’intérieur
jamais personne n’a vu une robe pleurer »
Adília Lopes
Anonymat et autobiographie
Traduit du portugais et présenté par Henri Deluy
le bleu du ciel, 2008

14:37 Publié dans Au jour le jour | Lien permanent

samedi, 22 mars 2008

Jennifer Moxley

« là où cette nuit, où quand ce nœud d’hésitation
enserre ma maigre conviction, elle n’éclate
qu’à l’occasion d’une remarque, un jour lointain, le blâme appellera
un discours véhément bien que ton cocktail incandescent tue
le renouveau et que la nouvelle année siffle et souffle le froid, je meurs
d’envie de changer mais que toujours la mémoire revienne
sous sa poussée constante, je te dédie cette rêverie
car guidés nous ne serons jamais, bruit de nos pas nerveux
sur un seuil sans fin »575996630.2.jpg
Jennifer Moxley
Évidence des lumières
(poèmes pour Rosa Luxembourg)
Traduction collective de l’américain à Royaumont,
relue par Juliette Valéry
Coll. Un Bureau sur l’Atlantique
dirigée par Emmanuel Hocquard
Éditions Créaphis, 2000

15:06 Publié dans Au jour le jour | Lien permanent

vendredi, 21 mars 2008

Jack Spicer

RIMBAUD S’ÉLOIGNE DES CHOSES PUÉRILES

659873577.jpg« Un bébé a plusieurs choix qui tous sont inconnus. Rimbaud fit l’un d’eux.
Après qu’il eut été né dans le bureau de poste il commença à exercer sa bouche avec un nouveau langage. Il ne pouvait pas imaginer des personnes pour écouter ce nouveau langage. Il n’avait pas inventé la politique.
Il écrivit de la poésie au pied du bureau de poste. Pas pour n’importe qui. Il ne pouvait pas imaginer à quoi les lettres servaient, ou les nombres. Il était un bébé. Il ne pouvait pas imaginer un monde complet.
Le Bureau-de-la-Lettre-Morte était dans une autre partie du bâtiment. Ils le mirent délibérément là en sachant que Rimbaud n’y naîtrait pas. Il fut plus tard appelé la Libération.
Il était alors un bébé et je profite de son nom qui s’épelait en six lettres R-I-M-B-AU-D. il s’éloigna immédiatement de toutes ces choses puériles et devint un télégramme.
Jack Spicer
Un faux roman sur la vie d’Arthur Rimbaud
in « C’est mon vocabulaire qui m’a fait ça »
Traduit de l’américain par Éric Suchère
Préface de Nathalie Quintane
le bleu du ciel, 2006

15:27 Publié dans Au jour le jour | Lien permanent

jeudi, 20 mars 2008

Marie Cosnay

 
1198265855.2.jpg« Derrière une porte, je me tiens. Les cris que j’entends de l’autre côté, je les apprends par cœur. Un couple que je ne vois pas halète. Toute la vie. En un point du monde, résumé ici, derrière la porte, braillent à voix chaude ceux que je ne vois pas. Les civilisations connues que les vainqueurs d’histoire ont rapportées, celles inconnues, les voyelles dans les phrases, les prononciations abruptes des langues mourantes, les villes derrière des miroirs, derrière des taillis, les colonies d’enfants presque nus, les secrets amazoniens, le travail des femmes, la sujétion – toute la vie derrière la porte, portée par le cri de ceux que je ne vois pas. Les corps ont des bras par centaines. L’odeur des corps est mûre. »
 Marie Cosnay
Villa Chagrin
Verdier, 2006

16:37 Publié dans Au jour le jour | Lien permanent