William Carlos Williams, "Paterson"
« Le feu brûle; c’est la première loi.
Quand le vent l’attise, les flammes
s’étendent alentour. La parole
attise les flammes. Tout a été combiné
pour qu’écrire vous
consume, et non seulement de l’intérieur.
En soi, écrire n’est rien; se mettre
En condition d’écrire (c’est là
qu’on est possédé) c’est résoudre 90%
du problème : par la séduction
ou à la force des bras. L’écriture
devrait nous délivrer, nous
délivrer de ce qui, alors
que nous progressons, devient--un feu,
un feu destructeur. Car l’écriture
vous assaille aussi, et on doit
trouver le moyen de la neutraliser--si possible
à la racine. C’est pourquoi,
pour écrire, faut-il avant tout (à 90%)
vivre. Les gens y
veillent, non pas en réfléchissant mais
par une sous-réflexion (ils veulent
être aveugles pour mieux pouvoir
dire : Nous sommes fiers de vous!
Quel don extraordinaire! Comment trouvez-
vous le temps nécessaire, vous
qui êtes si occupé? Ça doit être
merveilleux d’avoir un tel passe-temps.
Mais vous avez toujours été un enfant
bizarre. Comment va votre mère?)
--La violence du cyclone, le feu,
le déluge de plomb et enfin
le prix--
Votre père était si gentil.
Je me souviens très bien de lui.
Ou : Crénom, Docteur, je suppose que c’est très bien
Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire?
[…]
(en respirant dans les livres)
les vapeurs âcres,
pour parvenir à déchiffrer
faussant le sens pour détecter la norme, pour
traverser le crâne de l’habitude
et atteindre un lieu d’où la tendresse
les femmes et les enfants sont exclus — une tendresse
pour ce qui brûle
[…]
Essoufflée, en toute hâte,
la multiple nuit (des livres) se lève! se lève
et entonne (une fois encore) sa chanson, en attendant le
déshonneur de l’aube
[…] Ça ne durera pas toujours,
aux abords de l’immense mer, l’immense, immense
mer, balayée par les vents, la “mer de vin sombre”
Un cyclotron, une criblure
Et là,
dans le silence du tabac : dans le tipi ils sont étendus
en tas (un tas de livres)
antagonistes,
et rêvent de
tendresse--ils ne peuvent pénétrer, ne peuvent
secouer la malice du silence (ça les forcerait à
bouger) mais ils demeurent--des livres
c’est-à-dire, hommes de l’enfer,
qu’ils règnent sur la vie qui s’achève.
On me demande d’être clair. Oh clair! Clair!
Quoi de plus clair, entre tout, que
rien n’est moins clair, entre un homme et
son écriture, que de savoir qui est l’homme et
quoi l’écriture, et lequel des deux a
le plus de valeur »
William Carlos Williams
Paterson
Traduit de l’américain par Yves di Manno
Flammarion, coll. Textes, 1981, rééd. José Corti, coll. Série américaine, 2005
Cet extrait est fidèle à l’édition originale française de 1981. La ponctuation particulière a été respectée. Les parties entre […] sont dans le livre narratives et interrompent régulièrement le poème. Il m’a semblé judicieux de donner ce poème sur l’écriture sans ces coupures. Il ne reste plus qu’à lire l’intégralité de cet immense livre.
Roger Laporte est mort le mardi 24 avril 2001. Il avait soixante-seize ans. Son œuvre est considérable. Nous devons continuer à la lire, à y trouver des nourritures pour le voyage qui nous reste à faire. Il m’avait confié le manuscrit de ce livre, Écrire la musique, que je suis fier d’avoir publié et de continuer à vendre bon an mal an à quelques poignées d’exemplaires, preuve qu’il y a encore des lecteurs pour ce travail — cette vie — d’écriture à nul autre comparable. On trouvera l’essentiel des textes de Roger Laporte — La Veille, Une voix de fin silence, Pourquoi ?, Fugue, Supplément, Fugue 3, Codicille, Suite et Moriendo — dans le volume Une vie, publié par P.OL. en 1986.
Dans la très élégante collection à 6€10, Allia publie un premier livre, qui doit certes à Thomas Bernhard, mais surtout au fait même d’écrire, à l’angoisse, au découragement, à la folie… Tout de digressions souvent drôles, emmené par une pensée en effervescence, obsessionnelle et démentielle souvent, Le Découragement
« Oui, la mélancolie et la nostalgie sont le seul moyen de ne pas devenir fou en Allemagne. C’est la seule façon de neutraliser psychiquement ce pays. J’essaie d’imaginer un Allemand en train de pleurer et je rigole. Je n’arrive même pas à imaginer une Allemande qui pleure. Ou alors c’est une immigrée avec un passeport allemand. Oui le monde serait un peu meilleur si on pouvait imaginer un Allemand qui pleure. Hélas. Restent les enfants allemands, les nourrissons allemands. La mélancolie tenue en bride et l’alcool en quantité raisonnable — voilà le seul moyen de survivre à un voyage littéraire de Munich à Hambourg. Regarder les usines Mercedes et ravaler ses larmes. Monter dans le cigare d’argent de l’ICE* et avoir l’automne dans le cœur. Se promener dans le Stade olympique de Berlin et fredonner une mélodie tzigane de Transylvanie. Ne succomber à aucun prix à l’ambiance des rues, des places et des transports en commun. Regarder dans les yeux le citoyen de soixante-dix ans à lunettes à monture dorée assis en face dans le compartiment et boire une gorgée de Jim Beam d’une longueur est-européenne. Le plus souvent, le citoyen détourne le regard, de peur qu’on lui offre à boire. Ce sont des conseils tout simples, mais qui peuvent servir si on part pour une semaine ou deux. »
André du Bouchet est enterré dans le cimetière de Truinas, modeste commune de la Drôme. Philippe Jaccottet a consacré un livre à l’enterrement, à la mémoire de son ami poète, à ce qui les réunissait, au « chagrin qui est une espèce de joie », Truinas, le 21 avril 2001, aux éditions de la Dogana. Ce livre est absolument saisissant qui interroge la poésie devant la mort.
Enrique Vila-Matas
Traduit par Armand Robin dans Poèmes de Boris Pasternak
LE POÈME EN FÉVRIER

Un nouveau livre de Jean-Pierre Ostende à paraître le 2 février aux éditions Gallimard, voilà une bonne nouvelle.